Jean BARET
MNÉMOS
224pp - 18,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
Imaginez un niveau de richesse tel que presque tout soit accessible, que presque tout ait déjà été expérimenté, que presque tout soit devenu fade par désenchantement acquis. Imaginez un jeune homme, fils d’un milliardaire. Imaginez sa vie : sexe, drogue, alcool, luxe sans limite. Puis imaginez qu’après une énième nuit d’orgie, il se réveille dans une cellule. Enfermé. Par qui ? Pourquoi ? Il n’en sait rien et nous non plus. Enlèvement contre rançon ? Mauvaise blague (de son meilleur ami, fils d’un politicien puissant et compagnon de tous les excès) ? Ou quoi ?
Comment expliquer la captivité de ce demi-dieu contemporain dans une cellule de béton où un colosse mutique affublé d’un masque de catcheur mexicain lui sert de brutal geôlier et semble l’inciter à se donner, par l’entraînement physique, les moyens de le vaincre pour gagner le droit de quitter sa prison ?
Raconté à la première personne, Le Dernier fils des dieux est la transcription par un journaliste d’un témoignage écrit. Il met en parallèle la vie inutile et toxique d’une jeunesse dorée que rien ne limite (quand Camus disait : « Un homme, ça s’empêche ») et la désagrégation des sociétés contemporaines, sapées par les discrets coups de boutoir du Club des Damnés, une petite coterie d’héritiers ultra-riches qui, pour tromper leur ennui, font de l’agit-prop délétère sans but ni idéologie, seulement pour le plaisir de jauger leur pouvoir en manipulant la société. Parce qu’ils le peuvent bien.
De Jean Baret, on se souvient de la trilogie « Trademark », fiction dystopique coup de poing qui racontait, entre ironie et désespoir, un monde presque déjà là (Le Bélial’). Le Dernier fils des dieux est son dernier roman et il est, peu ou prou, plus contemporain. L’auteur y joue jusqu’à l’absurde avec les maladies du moment. Déconnexion — jusqu’à la sécession — d’élites mondialisées que plus rien ne bride, rapport de forces inversé entre pouvoir économique et pouvoir politique, achat des corps — de leur dégradation — comme moyen de réaffirmer sans cesse un pouvoir qui s’exerce d’abord sur le corps physique des autres. À Ce que l’argent ne saurait acheter de Michael Sandel (2012), Baret semble répondre qu’il n’y a plus rien que l’argent ne saurait acheter. Ou plutôt qu’aujourd’hui, comme semblait le craindre Sandel, l’argent, quand il est concentré en quantité inimaginable, détruit la possibilité même d’une réalité commune et crée des surhommes autoproclamés qui se pensent d’une autre essence (tels ces nobles convaincus d’avoir le sang bleu).
Baret ajoute à son récit une dimension supplémentaire. Il pointe la vacuité d’un pouvoir qui n’est fondé que sur la détention de monnaie. La fortune n’est force qu’au sein de l’économie de signes consensuels qu’est l’économie monétaire. Voilà pourquoi, sans son argent, le jeune emprisonné du roman devient totalement inoffensif. Pourquoi il doit s’entraîner physiquement pour obtenir une capacité nouvelle d’agir sur le monde. « No pain, no gain », comme le disait Jean Baret en interview.
Roman coup de poing plutôt pertinent dans le fond, Le Dernier fils des dieux pêche par son ton. Il est difficile de croire au langage de son narrateur, entre anglicismes faciles, injures banales et tics de langage. Bonheur tm, à la troisième personne, embarquait le lecteur dans un regard ironique sur le monde décrit. Ici, à la première personne, on passe bien trop de temps à se dire que personne ne parlerait ainsi — même s’il semble qu’hélas certains de nos contemporains pensent en effet comme le narrateur du récit. Le langage de ce livre tient le lecteur à distance du récit quand il aidait à gagner son adhésion dans la trilogie « Trademark ». Le texte en est affaibli plus que renforcé. Dommage.
Éric Jentile