Roland C. WAGNER
LES MOUTONS ÉLECTRIQUES
426pp - 50,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
Dès son deuxième roman, paru comme le premier au FNA, Roland C. Wagner entamait un cycle. Un ange s’est pendu propose en effet le commencement d’une longue aventure qui voit un groupe d’amis tomber de la banlieue parisienne dans une autre version d’icelle — croisant l’un des leurs qui a vécu une soirée différente —, puis dériver toujours plus loin de leur univers. Très loin, car ils quittent bientôt la banlieue, puis une Terre identifiable, pour une théorie d’environnements illogiques, uchroniques, psychédéliques… qui continue de se déployer dans Images rémanentes où l’on enchaîne sur les événements du volume initial, les deux (ou trois, en FNA) ouvrages n’en formant au final qu’un seul.
Difficile de résumer ce feu d’artifice qui met nos héros aux prises avec deux entités quasi-divines, Vlad et Isaac (ou Dracula et le Juif Errant, pour nommer leurs archétypes), qui jouent une partie de go cosmique, un arbitre, le Chien Jaune ou Nathanaël, une horde de Livides à leur poursuite, divers personnages secondaires, etc. Le but est simple, car il s’agit juste de rentrer chez soi ; la solution, par contre… De fait, cet univers à la structure originale — une vue en coupe d’un arc-en-ciel malade, disons — dont chaque « monde » comprend sept Portes vers ses adjacents, permet à notre écrivain de laisser libre cours à une verve de feuilletoniste dans les péripéties et une gouaille de fan dans les allusions. Pêle-mêle, sont convoqués van Vogt (le Sevagram), Jeury (la carte n’est pas le territoire), Léo Malet (bien avant qu’il n’inspire les « Futurs Mystères de Paris ») et bien d’autres, alors que l’ambiance tient tout autant de Zelazny, de Spinrad et de Dick que de… Lewis Carroll ? J’en oublie, à dessein.
À côté de cette réussite mineure, mais déjà emblématique, annonciatrice des cycles futurs, le recueil Chroniques du désespoir, inséré au chausse-pied dans une collection qui n’en publiait pas normalement grâce à un fil conducteur peu convaincant, fait pâle figure, malgré la présence de deux ou trois bons textes, dont « Faire-part », prix Rosny aîné 1983. Ses liens avec le cycle semblent toutefois nébuleux.
Bref, voilà une somme prometteuse et ludique, desservie par une coda ratée. Bon courage pour se la procurer depuis la disparition de la maison d’édition, par ailleurs (les FNA seront plus accessibles… et moins coûteux). À réserver aux fans, les vrais, les tatoués.
Pierre-Paul Durastanti