Marta RANDALL, (non MENTIONNÉ)
LE PASSAGER CLANDESTIN
80pp - 7,00 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Le texte s’ouvre sur le départ d’un vaisseau emportant les derniers Terriens installés sur une planète lointaine. Pendant vingt ans, les humains ont exploité et transformé ce monde, bouleversant profondément le mode de vie des populations autochtones, les Péris. Lorsqu’une tempête d’une ampleur exceptionnelle rend la colonie inhabitable, les Terriens l’abandonnent, laissant derrière eux un territoire ravagé, des infrastructures inutilisables et des populations en déshérence.
Dans ce monde en ruines, Markovitz, une Terrienne restée sur place, entreprend une marche éprouvante vers l’est, suivie, malgré elle, par un Péri. La traversée d’un paysage dévasté, marquée par l’épuisement et la pénurie de ressources — nourriture, eau —, est portée par un espoir fragile : dénicher un espace encore habitable et, peut-être, y retrouver l’être aimé. Elle donne l’occasion à Markovitz de mesurer les conséquences de la colonisation avortée par une humanité ayant voulu remodeler un monde sans jamais anticiper les effets irréversibles de son ambition.
Le texte s’inscrit dans une réflexion centrée sur l’après-colonisation, en déplaçant le regard vers ce qui subsiste une fois les colonisateurs partis. Marta Randall se concentre sur les conséquences à long terme : destruction des écosystèmes, déséquilibres sociaux irréparables, effacement des repères culturels. Les Péris ont été irrémédiablement transformés par l’intervention humaine, tant dans leur rapport au territoire que dans leur organisation sociale. Rendus dépendants, ils ne peuvent plus survivre sans les humains. Le départ des Terriens ne répare rien : il constitue au contraire une nouvelle violence, condamnant les autochtones à survivre dans un monde abîmé à l’équilibre initial brisé.
À cette dimension politique s’ajoute une lecture écologique : l’environnement apparaît comme un système durablement fragilisé, incapable de se régénérer ou de revenir à son état antérieur. L’écriture, volontairement concise et dépouillée, privilégie la suggestion à l’explication. En se concentrant sur la marche et l’expérience des personnages, Marta Randall installe une impression persistante de désolation et de gâchis, sans offrir de résolution consolatrice.
Le Gouffre infini laisse l’image d’une humanité prédatrice qui consume les mondes qu’elle habite, sans résilience possible, et fait écho, avec une précision brutale, à nos crises actuelles. À lire, sans aucun doute.
Karine Gobled