(non MENTIONNÉ)
L'ARBRE VENGEUR
208pp - 17,00 €
Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120
New York, son île de Manhattan, ses immeubles, ses très grands immeubles. Considérez le Henderson Building : avec ses 259 étages, dont une partie s’enfonce sous terre, cet édifice accueille plus de cent mille résidents et propose tout le nécessaire pour vivre une vie, de la naissance à la mort en passant par le divertissement (le lieu comporte ce qu’il faut de cinémas, de théâtres, et de bars). En cette époque trépidante, le slogan maître est « Dépêchez-vous de vivre ! ». Alors, pourquoi sortir de cet immeuble-monde si tout s’y trouve ? Héritier de l’entreprise paternelle d’importation de thé, Berkeley Smith Jr. est né dans ce building et y a passé sa jeunesse. Toutefois, à l’âge adulte, le voilà qui se prend de vouloir visiter le vaste monde. Sortir du Henderson Building devrait être un jeu d’enfant : après tout, il suffit juste de passer la porte. Las, les circonstances se liguent contre notre pauvre homme, qui va user de tous les stratagèmes à sa disposition pour quitter l’édifice. De l’autre côté de la rue, les événements s’accélèrent : un influent philosophe perse suggère que toute l’humanité se rassemble au sein d’une seule et même ville. Oui, mais laquelle ? Berlin ? Paris ? Tokyo ? Ou alors New York, dont l’orgueilleux Henderson Building n’a de cesse de croître dans toutes les directions que la physique autorise ?
Les éditions de L’Arbre Vengeur se font fort de rééditer des pépites tombées dans l’oubli. C’est le cas de ce Gratte-ciel…, paru originellement en 1949. À ce titre, on appréciera la reprise recolorisée de la couverture de l’édition originale, ainsi que l’érudite et pertinente préface de Fleur Hopkins-Loféron, même si elle aurait sans doute gagné à se muer en postface, au vu des nombreux spoilers qu’elle comporte. (On aurait aussi apprécié un petit coup de relecture supplémentaire pour éliminer quelques coquilles : des paragraphes de texte courant introduits par des tirets de dialogue ou l’inverse, ou le titre fautif p. 27.)
L’idée de cet immeuble-monde préfigure à sa manière les classiques inoxydables que sont Les Monades urbaines de Robert Silverberg (1971) ou I.G.H. de J. G. Ballard (1975). À la différence de l’écrivain britannique, Corosi ne décrit toutefois pas une désagrégation d’un ordre social. La société va très bien, merci. C’est Berkeley Smith Jr. qui ne va pas. De fait, le roman se rapproche plutôt du fix-up de Silverberg, dont l’une des parties met en scène un misfit cherchant à sortir. Le Gratte-ciel des hommes heureux tient davantage de la satire sous influence kafkaïenne ; composé de chapitres brefs et incisifs, le récit va droit à l’essentiel, sans jamais offrir de solution à son protagoniste, jusqu’à son inévitable et drastique conclusion.
Amis lecteurs, à vous de voir si vous voulez franchir à votre tour le seuil de l’Henderson Building…
Erwann Perchoc