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Les critiques de Bifrost

Le Jour du souvenir

Bethany JACOBS
J'AI LU
544pp - 22,00 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

On ne peut pas reprocher à Bethany Jacobs de ne pas aimer la SF. Aménageant des bouts d’intrigues, des thématiques, des idées, des décors, des personnages imaginés jadis par les Herbert, Le Guin, Butler ou même William Gibson, son roman se niche à la perfection dans des écosystèmes préexistants, mais à la manière d’un adolescent qui recouvre les murs de sa chambre pour dissimuler le papier peint, sans changer la disposition des meubles. Étrangement, le pur vertige science-fictif, le cœur du genre, si l’on peut dire, restera, au cours de ces 544 pages de péripéties, insaisissable et vide, plus désincarné encore que ne l’est ce dangereux souvenir que l’intrigue conspire à raviver, ou à étouffer. L’espèce de fraîcheur pop, baroque et progressiste que l’autrice semble rechercher, comme en contrepoint à l’embrasement imaginaire qui fut sans doute le sien à la lecture de ses aîné(e)s, ne se matérialise, in fine, que par un trop-plein glouton d’images et de symboles, sans perspective cosmique ou mythologique.

L’axe principal de l’histoire tourne autour de la récupération d’un certain artefact, une pièce mémorielle dont le contenu pourrait ébranler les fondations du Trèble, paisible agglomérat de mondes dominés par un clergé très puissant, la Parentèlité, et une oligarchie de grandes familles concupiscentes. Au début du récit, Chrono et Esek, deux des membres parmi les plus brutaux des Écclésiastes, sont chargées de retrouver et de détruire cet irritant MacGuffin. De planètes en planètes, leur (en)quête les mènera jusqu’à un personnage mystérieux issu de leur passé (qui n’aura de cesse de les manipuler), mais les confrontera également à la tragique histoire du peuple Juvani, victime d’un génocide que les dominants semblent tous plus ou moins désireux d’oublier. L’unité du Trèble sous la paix despotique de la Parentèlité et le destin des rescapés Juvani se révèlent évidemment liés.

Le roman, plutôt efficace et, il faut le souligner, bien construit, ne manque pas d’ambition ni de générosité si on doit mesurer celles-ci au nombre d’objets, d’ambiances et de personnages peuplant son disque d’accrétion. Son ampleur peine cependant à masquer un manque d’épaisseur, ne parvenant jamais à transcender l’impression qu’il n’est qu’un planet opera de contrefaçon, largement coloré de fantasy et nourri d’emprunts (on l’a dit) pas toujours bien digérés, fabriqué d’enjeux convenus, entrelacés de dialogues qui ne parviennent pas toujours à rendre crédible la supposée ambivalence morale ou la noirceur d’âme de la distribution.

Les méchants y sont donc très méchants, les grandes familles ne jurent que par les manigances, tout ce petit monde conspire pour le pouvoir et règle ses comptes au fil de nombreux combats épiques, dans une lointaine galaxie remplie de planètes exotiques… Tout ceci pourrait passer crème si seulement on n’avait pas déjà trempé les lèvres, et si souvent, dans ce bouillon de culture assez ordinaire, que les lecteurs les plus jeunes, ou les moins versés en SF, sont néanmoins susceptibles de trouver à leur goût.

Sam Lermite

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