Ann LECKIE
J'AI LU
480pp - 22,00 €
Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120
Un enfant qui quitte sa tribu, suivant l’appel irrésistible du mystérieux Lac des Âmes. Deux peuples menacés d’un conflit sans précédent… à cause d’un défaut de traducteur automatique. Un grand-père mort-vivant pour Thanksgiving. Des oignons aux effets imprévisibles. Un jeu de balles déterminant la prise de pouvoir des hommes politiques. Des dieux soumis aux prières de leurs fidèles pour exister. Une voyageuse, fuyant un mariage dont elle ne veut pas, à la recherche d’un grand trésor. Un homme-dieu incapable de lever une malédiction qu’il a lancée sans le vouloir… De la Terre mère aux confins de l’univers, de l’univers du Radch (cf. Bifrost 83) à celui de La Tour du Freux (cf. Bifrost 102), Ann Leckie, par ce recueil de nouvelles, nous emmène vers un voyage dans son imaginaire.
Tantôt science-fictifs, tantôt fantastiques ou fantaisistes, parfois très sombres, frôlant souvent l’absurde, les récits proposés par l’autrice présentent un rythme et une intensité maîtrisés. On peut toutefois reprocher à la première partie un manque de cohérence patent qui nuit à l’immersion, notamment dans les récits les plus courts. Une réserve vite balayée par la suite, notamment par plusieurs nouvelles s’inscrivant au sein d’univers développés précédemment par l’autrice (les « Chroniques du Radch », puis La Tour du Freux).
Malgré le format court, toujours complexe à manier, Leckie parvient à ancrer ses histoires dans des contextes solides, avec des personnages forts et vite attachants. La plume de l’autrice, fluide, efficace, sans fioritures, est joliment servie par l’incontournable Patrick Marcel à la traduction. Avec in fine quelques réussites marquantes : « Elle m’ordonne et j’obéis », « Le Dieu d’Aù », « La Nalendar », ou encore la très drôle « Comme un vol de Bacon hors du gazon natal ».
Non sans rappeler les Chroniques martiennes de Ray Bradbury, ou certains contes populaires moralisateurs par le traitement ironique, voire sarcastique, de ses protagonistes, l’ouvrage garde cette qualité propre aux recueils : celui de pouvoir être lu en toute liberté, dans l’ordre ou le désordre, d’une traite ou pas, mais surtout sans déception aucune. Des courts récits de trois ou quatre pages aux plus longues histoires, presque des novellas, tout est là pour ravir le lecteur, quelles que soient ses attentes.
Sans être un coup de cœur absolu, et malgré une entrée en matière moins convaincante, voilà un recueil agréable, intéressant, et somme toute assez mémorable.
Éléonore Bailly