China MIÉVILLE, Keanu REEVES
AU DIABLE VAUVERT
432pp - 29,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
Il n’est tout de même pas banal de tomber sur le nom de Keanu Reeves lorsque l’on flâne en librairie, alors voir ce nom associé à celui de l’auteur de science-fiction multi-primé China Miéville, voilà de quoi hausser les deux sourcils. Cet univers n’a pourtant rien d’inédit, raison pour laquelle d’aucuns recommanderont de rapprocher ce roman de la série de comics BRZRKR (publiée entre 2023 et 2024 chez Delcourt en VF), qui se propose de dépeindre en images l’histoire d’Unute, son protagoniste. Cette critique, au contraire, prendra le parti de proposer aux lecteurs qui ne connaissent pas encore cet univers de n’en rien faire, en particulier et surtout s’ils ne sont pas amateurs de comics.
Au vu de la filmographie de Keanu Reeves, il n’est pas bien difficile d’imaginer l’acteur porter un personnage tel qu’Unute — ou B, pour son unité d’intervention — tant il semble réunir les qualités qu’il aime incarner à l’écran : notre homme est porté sur le combat, taciturne, désabusé et sombre, enterrant sa crise existentielle sous de nombreuses couches de testostérone. Que Reeves ait d’abord cherché à donner vie à cette histoire à travers les codes visuels du comics, on ne s’en étonnera pas. Mais séduire un lecteur ? A fortiori un lecteur qui ne fréquenterait pas le genre ? C’est une toute autre paire de manches, et ce pari-là était loin d’être gagné.
Alors il fallait bien un China Miéville, l’auteur des magnifiques Perdido Street Station et Légationville, s’il vous plaît, pour donner corps à Unute et façonner à coups de plume ses 80 000 ans de solitude, poser des mots sur l’existence de cet homme né de la foudre pour mener, mort après mort, une vie éternelle de combats. Il est d’autant moins nécessaire de se pencher sur les comics que Miéville, mettant son talent au service de cette histoire, excède de loin les dimensions qu’elle y prenait à l’origine : l’intrigue y est plus étoffée, les mises en perspective plus saisissantes, les personnages plus intéressants, les dialogues plus savoureux… à n’en plus reconnaître le matériau d’origine. Le récit, version romanesque, a gagné en profondeur et en maturité, tant et si bien que lire les comics ne pourra sans doute avoir que deux effets possibles sur un lecteur hésitant : soit le surprendre agréablement, soit le dissuader de se pencher sur ce roman, ce qui serait fort dommage ! C’était une chose de confier la tâche à un écrivain talentueux, c’en était une autre pour cet écrivain de s’emparer avec brio d’un univers déjà existant et façonné par d’autres que lui ; il faut d’ailleurs saluer, au passage, la qualité de la traduction. Chapeau bas, donc, et c’est une lectrice qui, en toute humilité, voudra bien confesser avoir levé les yeux au ciel en ouvrant le livre… avant de le refermer, quelque temps plus tard, ses préjugés vaincus au terme d’une lecture avide.
Camille Vinau