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Les critiques de Bifrost

Le nid

Shirley JACKSON
RIVAGES
320pp - 22,00 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

Ce sont de drôles d’oiseaux, ou plutôt d’oiselles, qu’abrite le nid donnant son titre à ce roman de Shirley Jackson, paru outre-Atlantique en 1954 et jusqu’alors inédit en français. D’essence métaphorique, la pouponnière aviaire ici évoquée désigne en réalité l’esprit de la protagoniste d’un récit ne relevant certes pas du genre du fantastique, mais indéniablement weird. Puisque ladite psyché (celle d’Elizabeth Richmond, une jeune femme d’une anonyme cité étasunienne des années 1950) abrite de nombreuses occupantes…

Shirley Jackson a en effet imaginé une héroïne en proie à une mentale et singulière pathologie. Celle que l’on appelle aujourd’hui « trouble dissociatif de l’identité », et que l’on nommait au temps où Le Nid fut publié « trouble de la personnalité multiple ». C’est en ces termes que, comme le rappelle notamment Pierre Bayard dans son passionnant essai Je sommes plusieurs (Les Éditions de Minuit, 2025), la psychiatre américaine Cornelia Wilbur définit au mitan des années 50 le cas de Shirley non pas Jackson mais Ardell Mason. La thérapeute avait alors observé chez cette jeune femme venue la consulter (car aussi perturbée que celle du Nid) pas moins de seize personnalités…

Coïncidence non dénuée de trouble, c’est à partir de la fin de l’année 1954 que Cornelia Wilbur débuta ses observations à propos de sa patiente, soit celle-là même de la parution du Nid. Aussi forte que soit la tentation synchronique, on se gardera d’émettre l’hypothèse que la fiction jacksonienne ait pu nourrir la réflexion scientifique de la psychiatre, faute d’informations avérées en la matière. On sait en revanche, grâce à sa biographe Ruth Franklin, que la future autrice de La Maison hantée (1959) fut tout comme Cornelia Wilbur une lectrice de La dissociation d’une personnalité (1906) du psychiatre Morton Prince, lors de la rédaction du Nid entre 1952 et 1953. Et ce ne fut là qu’un des ouvrages de psychologie que Shirley Jackson étudia pour l’occasion.

Ces remarques à propos de la genèse du Nid, un roman manifestement marqué par l’influence documentaire, en éclairent sans doute les limites littéraires. Ce troisième roman de Shirley Jackson — précédé de The Road Through the Wall (1948), inédit en français et Hangsaman (1951, critiqué dans notre numéro 105) — n’égale pas en effet les chefs-d’œuvre que sont La Maison hantée et Nous avons toujours vécu au château (1962). Si Le Nid offre certes quelques pages impressionnantes — notamment lors du chapitre 3 retraçant d’immersive manière l’errance new-yorkaise de l’héroïne au sommet de sa fragmentation psychique —, il donne trop souvent l’impression de peiner à se détacher de ses sources médicales. Prenant in fine et avant tout la forme d’une manière de (long) rapport diagnostique, Le Nid souffre d’un sérieux manque d’énergie romanesque. Narrativement lâche — malgré la multiplication par l’écrivaine des points de vue quant à l’étrange cas d’Elizabeth Richmond, ou bien encore son recours à une ironie éminemment « jacksonienne » —, ce Nid s’avère littérairement assez peu fécond. Bien loin des chefs-d’œuvre cités plus haut, Le Nid est plutôt à réserver aux amateurs et amatrices les plus exégètes de Shirley Jackson, qui pourraient y trouver de quoi nourrir leur réflexion sur les obsessions de l’écrivaine. Car Le Nid en constitue un exemplaire catalogue, à défaut d’être un récit réussi…

Pierre Charrel

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