Ketty STEWARD
MNÉMOS
256pp - 18,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
« Il existe cent façons de raconter une même histoire. » Et voici peut-être pourquoi Mémnos nous propose une réédition de L’Évangile selon Myriam, de Ketty Steward, aujourd’hui épuisé (critique dans notre 105e livraison).
C’est peut-être là tout le cœur du sujet, d’ailleurs : que reste-t-il quand les écrits principaux ont disparu ? Qu’il ne subsiste que des fragments ? Car tout le combat de Myriam, jeune femme encore dans l’adolescence, consiste justement à rassembler et à donner une signification à ces bouts de textes, conservés tant bien que mal après une catastrophe ou un effondrement dont on ignore tout. De l’histoire du petit Poucet à celle d’Abel et Caïn, en passant par les Chroniques martiennes, Myriam s’est donnée pour mission de retranscrire et d’expliquer… Pour la citer : « Des scories laissées sur les bords des chemins du savoir, j’ai pu tirer l’or de la Parole divine. On parle de miracle, on parle d’alchimie. Quel est ce procédé ? C’est l’art de la vérité. »
Bien évidemment, cela dérange un grand nombre de personnes. Sans surprise, Myriam sera donc exécutée. Heureusement, perdurent ses disciples, les Amis de Myriam, dont Sœur Livia, prêts à reprendre et à répandre la « bonne » parole, comme il se doit…
Ce nouveau livre s’éloigne donc peu de sa première édition d’octobre 2021 : une préface et une postface exposant cette version de l’évangile de Myriam comme la « vraie » version, en un bel écho à toutes les querelles séculaires autour des versions « officielles » des textes sacrés. Les citations des têtes de chapitre ont changé, pardon, ont été rétablies dans leur vérité, rapportant désormais les témoignages de sœur Livia. Quelques chansons en anglais ont disparu, au profit de poèmes plus sombres qui renforcent les symboliques abordées. Même si on regrette un peu le décalage autrefois provoqué par les Jackson Five, cela fonctionne et insuffle une légère teinte mélancolique.
Et le fameux principe de réalité, prénommé ici Alphone, se balade encore au fil des pages en se bidonnant devant ces humains si sûrs de contrôler leurs vies… et en renvoyant aussi à l’autrice et à ses lecteurs ce regard sarcastique teinté d’un « j’vous l’avais bien dit ».
Ketty Steward joue et nous amuse dans ces récits bondés de références culturelles inattendues. Elle s’amuse des interprétations des écrits, mais aussi du rôle de l’écriture, des écrivains et de ceux qui les lisent. Elle jongle avec des savoirs dont nous sommes parfois si fiers, mais qui, transposés dans un autre temps, ou tout a été perdu, prennent soudain un sens grinçant et liturgique. À chaque époque, sa réécriture des textes, et après tout, aujourd’hui encore, des milliards de personnes ne s’inspirent-elles pas de bribes d’histoires transmises, puis écrites, réécrites, interprétées, réinterprétées depuis quelques milliers d’années ?
C’est fin et incisif, comme souvent avec cette autrice, et si le lecteur ou la lectrice n’a pas la référence, tant pis… il aura toujours la foi. Et le doute.
Maëlle Alan