Joe ABERCROMBIE
BRAGELONNE
720pp - 26,00 €
Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120
Europe médiévale de fantasy, date indéterminée. Le monde connu est divisé entre un Ouest inspiré, depuis la Ville Sainte et son Palais Céleste, par une Papesse âgée de dix ans, Bénédicte Première, et un Est dirigé à partir de la merveilleuse cité de Troie par l’Impératrice Eudoxia, hélas récemment décédée. Deux mondes et deux églises — l’une d’Orient, l’autre d’Occident — au bord de la rupture définitive, alors que la menace des Elfes, ennemis de Dieu et démons patentés, est plus pressante que jamais, et que ces monstres à visages presque humains risquent de déferler de nouveau à partir de l’Est lointain où les Croisades passées les avaient renvoyés. Pour le plus grand bien de l’Église, et donc de l’humanité, la papauté a besoin d’une task force discrète capable de passer outre aux lois juridiques et morales pour faire ce qui doit être fait. C’est la Congrégation des Saints Expédients, dont frère Diaz, un moine ambitieux mais pusillanime, vient de prendre la tête, propulsé par la Cardinale Zizka dans un monde qui n’est pas le sien et dont il n’aurait pas voulu. Car, loin des ors espérés de la Ville Sainte, la Congrégation doit aller sur le terrain pour accomplir les basses œuvres de l’Église, et que, surtout, elle est composée d’une motley crew de monstres, au sens premier du terme, entre lycanthrope, vampire, nécromancien, et elfe, tous soumis par la magie de la Papesse. Un cynique chevalier immortel et une intrépide aventurière encadrent le groupe, formellement dirigé par l’ex-moine.
La première mission confiée à Diaz et à sa troupe est d’accompagner et protéger jusqu’à Troie une orpheline mendiante, voleuse et analphabète, nommée Alex, afin que son ascendance impériale soit reconnue et qu’elle soit couronnée Impératrice d’Orient ; une souveraine d’Orient qui devra sa position à l’Église d’Occident, c’est bon à prendre. Inutile de dire qu’il y a quantité d’acteurs de cette histoire qui ne veulent absolument pas que ceci advienne, et que, de fait, le périple sera loin d’être une partie de plaisir.
Les Diables est le dernier roman de Joe Abercrombie publié en France ; il inaugure également une nouvelle série. Le « pape » du grimdark est ici dans son style habituel. On retrouve donc, dans ce texte à la Expendables ou à la Inglourious Basterds, le mélange d’action dopée à la nitro, de gore sanglant et de (parfois très) longues scènes d’action violentes qui le caractérisent. Autant dire que pour les amateurs, c’est plutôt réussi.
Le début, pourtant, peut inquiéter. En effet, le style d’Abercrombie abonde de mots d’esprit qui détournent du point principal, de termes orduriers ou obscènes dont l’accumulation peut sembler trop lourde, de running gags qui, à la longue, peuvent fatiguer. Le tout donne l’impression par moments de lire un San Antonio, côté lourdingue inclus. D’autant que sur l’aspect fantastique, l’auteur ne se limite pas davantage, quitte à brûler ses dernières cartouches au profit du grand spectacle.
Néanmoins, peu à peu, les personnages, tous étranges, tous singuliers, tous plus ou moins brisés, tous en quête d’une improbable rédemption, commencent à intriguer le lecteur, avant de se construire un capital sympathie incontestable. Les monstres d’Abercrombie ne sont pas que des brutes (même pour la lycanthrope, qui est objectivement sans cervelle), ils sont aussi des êtres qu’on peut apprécier de côtoyer, avec qui on peut compatir, qu’on peut se prendre à aimer. Et je parle ici autant des sentiments qu’ils éprouveront les uns pour les autres que de ceux que pourra éprouver le lecteur pour eux.
De bataille en bataille, d’embuscade en trahison, de plans foireux en absence de plan, la Congrégation des Saints Expédients conduit sa protégée jusqu’à son destin sur un chemin pavé de cadavres. On se surprend à y prendre peu à peu du plaisir, et à espérer une issue favorable pour tout ce petit monde. Jusqu’à se dire in fine qu’on lira sans doute la suite. Pari gagné, donc, et roman conseillé — pour peu qu’on sache où on met les pieds.
Éric Jentile