Claire NORTH
LE BÉLIAL'
448pp - 24,90 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
Bien connue des lecteurs du Bélial’ pour la trilogie de « La Maison des Jeux » et pour la novella Sweet Harmony, disponibles dans les collections « Une Heure-lumière » et « Wotan », Claire North n’en demeure pas moins une autrice fort prolifique de romans, soit sous sa véritable identité de Catherine Webb, ou sous le pseudonyme de Kate Griffith. Avec Les Dieux lents, elle déploie son imagination fort loin dans le temps et l’espace, dans le cadre bigger than life du space opera, proposant « une fresque foisonnante, lyrique et inventive », dixit la quatrième de couverture. Autant dire de quoi ravir l’amateur de sense of wonder. Ne tergiversons pas cependant. Le chroniqueur confesse être plus partagé et tant pis pour le suspense ! Pourtant, tout commençait sous des auspices prometteurs.
Mawukana na-Vdnaze, on l’appellera désormais Maw pour gagner de la place, n’a guère connu une existence paisible. Né sur un des mondes de l’Éclat, il fait partie des millions de citoyens de seconde zone de cet État néo-libéral contraints par le poids de leurs dettes à travailler sans compter leur temps ni espérer autre chose que d’échapper à la servitude économique. Or, Maw meurt. Puis ressuscite. Et… meurt à nouveau. Plusieurs fois, devenant tout autre chose. D’aucuns le considèrent désormais comme un monstre, lui-même n’est d’ailleurs pas loin de le penser. Seule la Nuit de l’espace-courbe où ne s’appliquent pas les règles de la relativité générale, phénomène bien pratique pour raccourcir les déplacements interstellaires, lui apparaît comme désirable. Il y trouve la paix, là où d’autres n’y trouvent que terreur et folie. Un don précieux faisant de lui un pilote d’astronef suscitant la convoitise dans tout l’Accord, le pacte régissant les relations entre espèces sentientes. La coexistence pacifique prévalant entre les membres de l’Accord a cependant un prix : vivre sous la menace des vaisseaux noirs de l’Éclat. Une guerre froide que vient remettre en question laq Lent, voyageur infatigable et entité aux desseins aussi mystérieux qu’indicibles. Qui sait ce que’alq pense ? Pour cela, le lecteur devra patienter près de 450 pages d’une intrigue, certes inventive, mais au rythme un tantinet haché.
Les Dieux lents pèche en effet par le faux rythme découlant d’un récit découpé en plusieurs parties fractionnées par des ellipses venant rompre le crescendo narratif. En forçant un tantinet le trait, on pourrait dire qu’il y a ici matière à écrire plusieurs novellas sans que cela ne nuise à la compréhension de l’ensemble. À la longue, le procédé peut agacer, d’autant que certains arcs narratifs, en particulier le premier, se révèlent pour le moins laborieux. Fort heureusement, d’autres imposent une tension appréciable, notamment « À la lumière des amants », où se conjuguent l’effroi de l’oblitération d’un monde par une supernova et l’histoire d’amour impossible entre deux êtres. Sur ce point, Les Dieux lents apparaît comme un demi-échec, d’autant plus que Maw se révèle un personnage falot dans son rôle de monstruosité métaphysique. Le roman de Claire North ne se réduit cependant pas à ce seul aspect. Le worldbuilding recèle des trouvailles propres à émerveiller et à susciter ce sense of wonder tant recherché dans le space opera. Travaillé jusque dans le traitement du genre des personnages, organiques comme artificiels, le roman de l’autrice britannique donne lieu à des inventions langagières insolites et originales. On flirte aussi avec une sensibilité, un humour et un sens politique pas étranger à celui du cycle de « La Culture » du regretté Iain M. Banks. Claire North dépeint ainsi avec bonheur un univers où IA et intelligences organiques se croisent sans forcément s’affronter. Un univers régi par une sorte de super ONU, mais où les monstres du cynisme ne sont hélas pas absents. Un univers sillonné par des vaisseaux organiques, soumis à des cycles de floraison, à l’instar de l’Emni dont Maw fait son véhicule de prédilection et que pourrait lui envier l’espèce végétale imaginé par John Brunner dans Le Creuset du temps. Bref, Claire North ne démérite pas dans la conception de ce space opera effectivement foisonnant. Et, si la montagne accouche d’une souris, on peut se consoler avec un worldbuilding suffisamment ample pour tenir ses promesses de dépaysement. Ce n’est déjà pas si mal.
Laurent Leleu