Connexion

Les critiques de Bifrost

Les Jardins du temps

Émilie QUERBALEC
ALBIN MICHEL
352pp - 21,90 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

On pourrait croire que la recette des Jardins du temps est inscrite dans le titre. Mais le cinquième roman d’Émilie Querbalec casse tous les codes du récit temporel classique avec boucles, paradoxes et univers alternatifs. S’il s’inscrit bien dans une veine spéculative, celle-ci ne relève pas tant de la science que d’une forme syncrétique d’expérience de pensée, alliant spiritualité, réflexion historique et philosophie.

Tout commence sur un terrain parfaitement banal : dans le Japon du XVIe siècle, marqué par des turbulences sociales, des intrigues politiques et des conflits militaires quasi permanents, les armées du seigneur de la guerre Oda Nobunaga prennent d’assaut le temple du Dieu-dragon, où les moniales de l’École du Temps Véritable perpétuent des traditions spirituelles séculaires autour d’un artefact sacré, dont la destruction est le prélude à une série d’anomalies spatio-temporelles. Quatre siècles plus tard, deux scientifiques découvrent dans un cimetière une tête coupée datant de l’époque féodale, étrangement bien conservée et expressive, que la vie ne semble pas tout à fait avoir déserté. Tout autour de la tombe, le temps s’écoule au ralenti. Cette perturbation en annonce bien d’autres, apparaissant au hasard, à différentes époques, de plus en plus souvent, comme si la réalité elle-même se fracturait et se recomposait selon une logique non-euclidienne.

L’autrice nous entraîne dès lors dans une vertigineuse traversée des âges, du Japon médiéval à de lointains futurs possibles, où le temps ne s’écoule plus en ligne droite mais s’organise en cercles concentriques. S’il existe des points de contact entre ces cercles et quelques individus pour les emprunter, le voyage ne se fait ni en avant ni en arrière, pas plus qu’il ne débouche sur des dimensions parallèles (où s’ébattraient d’autres versions de soi-même). Il s’agit donc moins de voyage que de passage, et moins de cercles que de couches de réalité enchâssées, où chaque événement se répercute partout en simultané.

C’est là que le roman impressionne : en envisageant le temps non pas en termes de flux, mais comme une entité organique, évolutive, dont les mécanismes et la cohésion peuvent être — ainsi que n’importe quel écosystème — bouleversés par l’action de l’homme. À cette approche fait écho une structure narrative complexe, également non linéaire, polyphonique, qui demande au lecteur d’assembler les fragments pour reconstituer l’histoire en train de s’accomplir.

Reste que cette ambition à un prix. Le concept, certes brillant, engloutit tout, l’intrigue, les personnages, la manière même d’écrire. À force d’éclatement et de densité théorique, Les jardins du temps exige une attention constante. Difficile sans doute de mener à bien un tel projet, où la forme répond au fond, sans lui adjoindre ici l’exhausteur composé de cosmologie orientale et de pensée bouddhiste ; mais de même que l’autrice confond parfois clarté du discours et licence poétique, on peut aussi lui reprocher de perdre trop rapidement de vue ses personnages et son assise émotionnelle.

Roman cérébral, foisonnant, parfois aussi labyrinthique et sibyllin qu’un film de Christopher Nolan, Les Jardins du temps est aussi audacieux qu’il déconcerte. En tout état de cause, il s’agit d’un jalon essentiel dans l’œuvre déjà riche de l’autrice.

Sam Lermite

Ça vient de paraître

Jours de Gloire

Le dernier Bifrost

Bifrost 123
PayPlug