Connexion

Les Nombreuses vies de Cthulhu

Après quinze volumes parus, le principe de « La Bibliothèque Rouge », consistant à écrire la biographie d'un personnage de fiction comme s'il avait réellement existé, commence à être bien connu. De Sherlock Holmes à James Bond, en passant par Conan, Dracula ou Frankenstein, la collection compte à son tableau de chasse un palmarès prestigieux, joliment varié qui plus est.

Il n'empêche que l'idée de consacrer un volume à Cthulhu et aux autres créatures de Lovecraft constituait à priori un défi un tantinet casse-gueule. L'œuvre de Lovecraft est certes assez restreinte, mais si l'on inclut les innombrables récits qui l'ont prolongée depuis, de l'hommage sincère à la réinterprétation discutable, la somme des textes disponibles est tout de suite beaucoup plus impressionnante. Il fallait donc posséder une vaste connaissance du sujet, un esprit de synthèse et, surtout, une bonne dose d'inconscience pour se lancer dans un tel projet.

Patrick Marcel a avant tout pratiqué une rigoureuse sélection du corpus à étudier. Il s'est focalisé en priorité sur l'œuvre originale de Lovecraft, et sur une judicieuse sélection de textes écrits par d'autres, préférant par exemple retenir certaines nouvelles de Robert Bloch ou Fritz Leiber plutôt que les réécritures hors sujet d'August Derleth. Ce qui ne l'empêche pas, dans un jubilatoire exercice de transtextualité, de citer au fil de sa chronologie des œuvres aussi différentes que les aventures du professeur Challenger d'Arthur Conan Doyle, Doc Savage, l'extraordinaire et trop méconnu film Quatermass and the pit, la série Lost, et jusqu'au « Signé Furax » de Pierre Dac et Francis Blanche !

Malgré l'extraordinaire variété des œuvres qu'il convoque, Patrick Marcel ne perd jamais le fil de son propos ni ne s'égare en digressions inutiles. Son travail offre une belle cohérence, mais surtout se révèle extraordinairement ludique. Au-delà de la mise à plat de l'univers de Lovecraft, déjà une performance en soi à laquelle même les puristes ne devraient rien trouver à reprocher, l'auteur parvient surtout, avec une érudition et une maîtrise qui forcent le respect, à faire dialoguer l'œuvre du reclus de Providence avec celle de ses contemporains ou de ses héritiers. Le résultat final, jouissif en diable, brosse un portrait cohérent des littératures populaires d'avant-guerre (et de leurs descendantes) où les créations de Lovecraft se voient offrir la place d'honneur.

Cette remarquable synthèse à laquelle parvient Patrick Marcel, on ne la retrouve malheureusement pas dans « Des Chats, des rats et Bertie Wooster », dans laquelle Peter Cannon réécrit la nouvelle « Les Rats dans les murs » en y faisant intervenir Jeeves et Wooster, les héros de P. G. Wodehouse. L'opposition demeure entre l'écriture anxiogène de Lovecraft, que Cannon cite abondamment, et l'ironie goguenarde des deux intrus, chaque tentative de faire rire le lecteur tombe à plat, et les univers des deux écrivains restent jusqu'au bout étrangers l'un à l'autre, faisant de cette tentative un ratage complet.

En revanche, Kim Newman parvient bien mieux à adapter l'univers lovecraftien à celui du polar hardboiled avec « Le Grand éveil » (nouvelle déjà publiée dans l'anthologie Privés de Futur en 2000 aux éditions du Bélial'). L'écriture propre au genre permet d'aborder les créations de l'auteur de manière légèrement décalée sans les dépouiller de leurs spécificités, et le talent de conteur de Newman fait le reste.

Pour finir, il convient de souligner l'excellente qualité de l'iconographie de ce volume : photos d'époque, illustrations provenant d'Astounding Stories ou d'adaptations plus récentes, documents rares et inattendus, la richesse de cette sélection est parfaitement au diapason du texte, qu'on conseillera sans réserve aux spécialistes de Lovecraft autant qu'aux lecteurs occasionnels.

Ça vient de paraître

La Marche funèbre des Marionnettes

Le dernier Bifrost

Bifrost n° 114
PayPlug