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Les critiques de Bifrost

Les Plumes du corbeau

Brigitte CHARLES
L'ARBRE VENGEUR
284pp - 17,00 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

La quarantaine de courtes nouvelles de la française Jehanne Jean-Charles (1924-2019) formant Les Plumes du corbeau ne sont pas inédites, enfin pas tout à fait… Ainsi que le rappelle la conséquente préface du volume, elles furent préalablement publiées entre 1962 et 1964 chez Jean-Jacques Pauvert et Julliard, avant de connaître une réédition au Livre de Poche en 1973. Il est cependant vrai, comme l’écrit encore Brigitte Charles (nièce de l’autrice) dans sa préface, que Les Plumes du corbeau « fait partie de ces recueils de nouvelles un peu oubliés », faute de réédition depuis 1976. Mais sans doute serait-il plus juste d’écrire que ces nouvelles ont été en réalité plus qu’« un peu » oubliées. Puisque c’est dans sa collection « Inconnues » que L’Arbre Vengeur leur redonne une vie éditoriale.

Ces Plumes du corbeau relèvent plus ou moins des littératures attachées à l’Imaginaire. Le genre fantastique est ici le plus fréquemment pratiqué par Jehanne Jean-Charles. L’écrivaine use ainsi du motif du zoomorphisme, le relisant non sans une certaine originalité. Pas de véritable lycanthropie, en effet, dans des nouvelles telles que « Je m’appelle Annie », « Une mouche » et « Le Fil de la vierge ». La figure spectrale est aussi présente, comme dans « Une méchante petite fille », « Un grand voyage », « Hantée » et « Parallèlement ». Là encore, ce sont des fantômes non dénués de singularité que convoque l’autrice. Puisque ce sont des personnages a priori sans histoire — du moins de celle traditionnellement liée à la matière spectrale — dont elle fait pourtant des revenants. Le pandémonium de Jehanne Jean-Charles compte encore des vampires (« Qui vous êtes ? », « La Générale »), eux aussi ancrés dans une normalité de prime abord peu propice aux nosferatus.

Relevant pour partie de l’Imaginaire par ses textes fantastiques, Les Plumes du corbeau en participe encore par quelques récits de SF, tels que « Apothéose » et « Happy birthday », se signalant là aussi par un croisement entre angoisse dystopique et banalité (petite) bourgeoise. Le métissage s’avère d’autant plus convaincant que, comme dans les textes fantastiques, l’écriture combine avec bonheur une langue sobre et classique avec des outils narratifs plus audacieux. Parmi ceux-ci, soulignons l’art certain de l’ellipse, ou bien encore des variations de points de vue de l’autrice…

Quant aux autres récits du recueil, sans doute viennent-ils plutôt frôler l’Imaginaire que s’y inscrire à proprement parler. On y compte nombre de miniatures criminelles parmi lesquelles « Un tour de jardin », « Une histoire bête à pleurer », « Tasse de thé », « Sale bête » ou « Le Miam-miam ». S’y joignent aussi de lapidaires satires, à la fois psychologiques et sociales à l’instar (entre autres) de « Cher petit journal », « Une amie fidèle », « Une belle chasse » et « Rêver ». L’ange du bizarre plane cependant souvent sur ces textes. Notamment lorsque leur vérisme initial se trouble, filtré qu’il est par la psyché elle-même incertaine de leurs protagonistes…

Plus ou moins rattaché aux genres chers à Bifrost, Les Plumes du corbeau est sans doute avant tout susceptible de séduire amateurs et amatrices de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la weird fiction. Et dont Jehanne Jean-Charles pourrait être dès lors tenue comme l’une des pionnières françaises, grâce à sa très louable remise en avant par ce cher Arbre, fut-il vengeur.

Stéphanie Chaptal

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