Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD
GRASSET
184pp - 19,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
Selon la quatrième de couverture, ce roman serait une utopie glaçante. Mais Georges-Olivier Chateaureynaud n’influe que de quelques degrés sur le cap actuel de la société, qui suffisent néanmoins à le sortir du champ de la crédibilité. Dans cette société quasi-contemporaine, vous pouvez répudier votre prochain : conjoint, mais aussi enfants et, semble-t-il, n’importe qui, y compris vous-même, comme le fait Nivôse, l’anti-héros de cette triste histoire. Gagne le premier qui rédige le formulaire de mise au recyclage. Ni prison, ni esclave, ni indenture ou servage, les recyclés perdent toute leur ancienne vie, absolument tout sauf la vie, et se retrouvent comme des clébards dans une sorte de SPA pour humains déchus où ils attendent le week-end durant lequel ils sont exposés et offert à l’adoption — l’adoptant devant juste satisfaire aux besoins de l’adopté. L’administration consent à s’occuper de ces « recyclés » pour deux adoptions seulement. Après deux échecs, ils deviennent harets ou férals, marrons comme on disait jadis pour les esclaves, mais ils ne sont pas poursuivis, du moins pour ce seul fait.
Nivôse est un personnage fallot qui n’a guère d’estime de lui-même et décide de se recycler avant que sa compagne, dont il ne se considère pas digne, ne le fasse. Ainsi suit-on sa trajectoire au fil du roman.
Du point de vue littéraire, c’est solide, d’une lecture très agréable, très fluide. L’histoire est intéressante, voire même captivante. Les personnages, y compris secondaires ou absents, sont bien campés, avec de la densité et sonnent juste. L’auteur tient la gageure de bien dépeindre la personnalité de Nivôse, qui n’en a justement guère.
Si le roman pêche, c’est par son aspect Imaginaire. On découvre cette société par le petit bout de la lorgnette, à travers Nivôse et Malaimé. Recycler, c’est donner un autre usage à un objet ou un matériau, au besoin en le transformant. Avant lecture, j’imaginais que la personnalité des recyclés subirait une altération. Or non, ce n’est pas ça. Ils restent semblables à eux-mêmes. Pour ce qui nous en est donné à voir, il ne s’agit que de recyclage/répudiation intime, mais il semble, bien que Châteaureynaud ne s’y attarde pas, que ce soit beaucoup plus général. C’est comme si on ne disposait que d’une unique pièce d’un puzzle incapable de nous donner une idée de l’image globale un tant soit peu cohérente. Plutôt que le divorce, la femme envoie son mari au recyclage sur simple demande ou l’inverse, mais quid de son emploi ? de sa fortune qui disparaît ? de ses enfants ou parents ? Le grand-père au recyclage plutôt qu’à l’EPAHD trop coûteux. Le voisin bruyant. Le concurrent à une promotion. L’employé de trop recyclé plutôt que licencié. Ici, point de cette cohérence sociétale qu’un Robert Silverberg avait su instiller dans sa nouvelle « Voir l’homme invisible », où il s’agissait d’une peine d’invisibilité sociale infligée dans une société conçue en fonction d’icelle.
En dépit de ce défaut extérieur au roman lui-même, qui n’apparaît que lorsque l’on tente de concevoir la société où ce récit prend place dans son ensemble Les Recyclés est une lecture plutôt enthousiasmante. Pour peu qu’on renonce à contextualiser, il nous reste un fort bon livre auquel il ne faut pas en demander davantage qu’il n’en contient — à cette aune, c’est tout à fait satisfaisant.
Pour amateurs de littérature plus que de spéculations sociétales, en somme.
Jean-Pierre Lion