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Les critiques de Bifrost

Les Sœurs démentes d'Esi

Tashan MEHTA
L'ATALANTE
480pp - 24,50 €

Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122

Voici un livre bien difficile à classer… Est-ce un conte ? Un récit futuriste ? Faut-il aimer ce livre ? Le rejeter parce qu’incompréhensible… Suivant votre humeur du moment, et les conditions dans lesquelles vous allez le découvrir, le roman de Tashan Metha se révélera une pépite brillante pleine d’inventivité et d’images bouleversantes, ou un pavé indigeste impénétrable. Et… les deux positions se valent. Tant Les Sœurs démentes d’Esi défie les structures conventionnelles du récit.

Et si, au bout du compte, Les Sœurs démentes d’Esi était une exploration de la folie créatrice et de sa contagion ? En prenant ce petit fil comme ligne de vie, il devient plus facile de se laisser porter par ce récit et d’en apprécier les différents éléments, comme s’il s’agissait de différentes figures produites par un même kaléidoscope.

Qui sont les sœurs donnant son titre au roman ? Myung et Laleh, les deux gardiennes de la baleine céleste dont l’une reste dans le ventre de cet animal-univers quand l’autre va voguer sur la mer noire de l’espace pour découvrir les autres humains ? Magali Kilta et Wisa, qui ont construit et peuplé des univers en souvenir de leurs séparations ? Odja et Esi, lieux conscients au rythme différent ? À moins qu’il ne s’agisse de toutes celles-ci et les autres personnages apparaissant, solitaires ou non, au fil du récit.

Nous sommes dans un futur très lointain et l’univers tel que nous le connaissons a tant changé que les règles habituelles ne s’y appliquent plus. À partir d’un son, il y est possible d’accéder à un musée immense où chaque œuvre présentée et chaque parcours est propre à chaque visite. Les récits et les dictons se forment à partir d’événements parfois insignifiants, avant de finir par constituer une réalité partagée par tous. Et au fil des pages, les modes de narration changent : tantôt conte, tantôt carnets de voyage, entrecoupé d’articles scientifiques ou de notices bibliographiques.

Les Sœurs démentes d’Esi est un récit tellement foisonnant, y compris au niveau de son écriture même (et de la traduction réalisée par Mathilde Montier), que parfois il est… trop. Trop exigeant ? Trop complexe ? Il faut alors le reposer et passer sur un texte plus linéaire… Puis y revenir, plonger encore une fois écouter le chant de la baleine céleste, la mélodie qui se niche dans ses pages, et se laisser porter, jusqu’à la prochaine tasse de mots bue trop vite… Quitter le récit et y repartir sans arrêt, pour découvrir la folie de ces différentes sœurs, s’émerveiller des images qu’elles inscrivent en nous à mesure que leurs folies nous envahissent. À condition d’accepter de perdre pied — plus d’une fois.

 

Stéphanie Chaptal

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