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Les critiques de Bifrost

Les Survivants du ciel

Kritika H. RAO
ALBIN MICHEL
560pp - 24,90 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Pour survivre à un effondrement climatique qui a rendu la surface de la planète inhabitable, balayée par des tempêtes phénoménales appelées rages de terre, l’humanité s’est réfugiée dans d’immenses cités végétales flottantes, maintenues en lévitation grâce à la trajection. Celles et ceux nés avec ce don et capables de le maîtriser deviennent des architectes, une caste dont le savoir-faire conditionne la survie de la cité. Mais la trajection ne repose pas seulement sur leurs compétences : l’équilibre intérieur de l’ensemble des habitants influe sur sa stabilité. Lorsque l’état d’esprit collectif vacille, la lévitation devient difficile.

Le roman adopte une narration à deux voix, celles d’Ahilya et de son mari Iravan, habitants de Nakshar. Ahilya, archéologue, cherche à comprendre le passé pour contrebalancer une histoire en grande partie écrite par les architectes. Elle étudie les rages de terre et les Yakshas, ces créatures gigantesques capables de survivre aux tempêtes, dans l’espoir de permettre à l’humanité de réinvestir la surface et de réduire la dépendance de la population au savoir des architectes. Engagée politiquement, elle plaide pour davantage d’équité au sein d’un conseil largement contrôlé par ces derniers. Iravan, architecte brillant et ambitieux, est devenu maître architecte assez jeune et siège déjà au conseil. Son équilibre mental est fragilisé par les désaccords profonds dans son couple. S’il perd le contact avec la matérialité du monde, il risque l’extase, un état incontrôlable qui le rendrait dangereux pour la cité. Par sécurité, les extatiques se voient excisés, c’est-à-dire coupé à jamais de la source de leur pouvoir.

Kritika H. Rao décide de centrer son récit sur les interactions au sein d’un couple devenu dysfonctionnel. Les non-dits et les malentendus nourrissent les rancœurs, creusant peu à peu un fossé entre Ahilya et Iravan, sans jamais éteindre l’attachement qui les lie. Leurs réactions finissent pourtant par mettre Nakshar en péril. Ce parti pris narratif, cohérent dans un contexte où les problématiques personnelles résonnent avec les enjeux communautaires et où l’équilibre du monde repose sur la stabilité des individus, peut dérouter, même s’il constitue une allégorie efficace d’un système politique et social extrêmement fragile. Pour construire son monde, l’autrice puise dans le mysticisme hindou, en particulier dans le concept de samsara, qui se déploie dans la seconde moitié du roman. Cette dimension spirituelle rend la magie de la trajection plus complexe à appréhender, mais donne naissance à un univers à la fois singulier et impressionnant.

Premier volet d’une trilogie, Les Survivants du ciel propose une résolution partielle tout en ouvrant de nouvelles perspectives, sans jamais frustrer le lecteur. La couverture de Didier Graffet évoque l’esthétique iconique de Wojtek Siudmak pour Pocket « SF ». Ce premier tome pose des bases solides et donne clairement envie de lire la suite, que l’on espère un peu moins centrée sur l’introspection de ses personnages.

 

Karine Gobled

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