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Les critiques de Bifrost

Luna Incognita

André DAVID
CRITIC
342pp - 22,00 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Derrière une nouvelle superbe couverture de Manchu se cache le deuxième roman d’André David publié aux éditions Critic. Après les voyages temporels (Les Naufragés de l’institut Fermi), l’auteur s’attaque à la Lune. Mais pas comme on l’envisage de nos jours : une nouvelle conquête ou une base arrière pour l’exploration de destinations plus lointaines (Mars et autres). Dans Luna Incognita, les rêves qui accompagnaient la conquête de notre satellite ont fondu au soleil. Si un jour les humains avaient espéré terraformer la Lune, ils se contentent désormais de survivre, dans leurs cités enterrées (ou plutôt enlunées) sous la surface. Et de travailler comme des damnés, ouvriers sacrifiés des temps futurs. La Terre est à bout de souffle. La Lune n’est jamais parvenue à décoller. Les dirigeants ont donc trouvé un nouvel horizon, un nouvel espoir : une lointaine planète du côté de Proxima du Centaure. Soit un périple de plusieurs générations. Aussi, on construit dans les chantiers lunaires un vaisseau gigantesque, phénoménal, capable de transporter des milliers de volontaires (vraiment ?) jusqu’à la dernière chance de l’humanité.

Mais derrière chaque rêve, un revers. Comme Neom en Arabie saoudite, qui offre une vitrine admirable, objet d’admiration. Mais dont les coulisses sont moins reluisantes. Et sur laquelle s’échinent des centaines d’ouvriers déconsidérés, mal payés, maltraités. Des étrangers à qui on réserve les boulots dangereux dont les autres ne veulent pas. Sur la Lune d’André David, même topo : ce sont des Terriens (les Bleus) qui se tuent à la tâche. Au profit de certains Gris (nés sur la Lune), ceux qui ont fait leur trou et occupent les hauts rangs sociétaux. Mais le romancier ne se tient pas aux côtés de ces privilégiés, plaçant son récit au niveau de celles et ceux qui souffrent. Recha, par exemple, sur qui s’ouvre le roman. Loin de sa planète natale, elle sue sang et eau sur la structure de l’Apollo, le vaisseau espoir. Au détriment de sa santé qui s’étiole. Au point de se savoir condamnée. Au point de vouloir participer aux mouvements de révolte qui balaient les habitats sélénites. Au point de commettre l’irréparable. Et de déclencher un mouvement aux conséquences définitives…

André David ne livre pas, avec Luna Incognita, un roman feel good. Loin s’en faut. On est plus près des œuvres politiques de la fin du xxe siècle : des cinéastes comme Yves Boisset, des écrivains comme Jean-Claude Izzo ou Ayerdhal. Et malgré des maladresses (de rythme, surtout) et certains traits trop appuyés de personnages parfois caricaturaux, le souffle du roman entraîne les lecteurs au fil des pages. La révolte gronde et l’envie d’y participer pulse, comme un cri. Ce coup de gueule est tellement sincère qu’il touche, profondément. Une œuvre qui montre combien André David possède une voix digne d’être écoutée. Un poing levé vers le ciel, plein de désespoir et, en même temps, de combativité.

 

Raphaël Gaudin

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