Stefan PLATTEAU
AU DIABLE VAUVERT
592pp - 25,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
« Mais dis-moi, Stefan, tes gaillards, vont-ils le trouver ce fameux Roi-diseur ? Réponse dans les tomes suivants… » Ainsi se concluait notre chronique des deux premiers tomes de la série « Les Sentiers des Astres » de Stefan Platteau dans notre précédente livraison. De fait, notre conteur n’en a pas fini de nous dépeindre l’Héritage, son histoire, ses légendes, ses conflits et ses beautés — et de nous faire languir. Qu’il en soit ainsi !
Chez les Teules, le peuple de ceux qui marchent dans le rêve, la compagnie de feu le capitaine Rana s’offre un peu de repos tout en s’abreuvant du dit de la Courtisane Shakti dont on a découvert les origines, nobles, et le vrai nom, Nisù, dans le tome précédent. Et il faut dire qu’elle sait y faire, la chamane firwane, pour narrer ses aventures, revenir sur les monstrueux détails qui ont émaillé son destin, depuis la fuite de son île natale du Fintami, après le meurtre d’une ourse sacrée, à sa soumission progressive aux volontés de Meijo, son amant. Mais ce dernier est-il vraiment l’horrible manipulateur qui se dessine de page en page ? Oui, à n’en point douter. Cupide, sans scrupule, abjecte, on ne peut que vomir cet homme qui ne voit en Nisù qu’un moyen bien facile de gagner de l’argent grâce à son con et son cul tout en gardant son honneur à lui bien propre. Cependant, Meijo navigue en eaux troubles. Celles de l’Outre-songe. Sous l’emprise du Seigneur des Trente Chemins, il assoit peu à peu sa domination sur Nisù, une domination qui se prolonge dans le temps, jusque sur la Voie au Roi que doivent emprunter nos guerriers pour atteindre l’Oracle, le Roi-diseur. Enfin… pas encore.
Avec cette délicieuse plume qui lui est propre, Stefan Platteau orchestre brillamment une véritable tension narrative au cours de ces presque 600 pages, tel un amant qui s’amuse à faire durer les préliminaires, alternant entre le dit de Fintan, barde et gardien du Vrai-dire de la compagnie, et celui de Shakti, dans lequel on espère avidement obtenir des bribes de réponse. Rassurez-vous, le barde est à l’écoute, comme toujours. Celui qui chante pour dialoguer à travers les songes possède un sitar dont on a entraperçu la puissance et l’utilité dans Manesh et Shakti, et qui s’avèrera essentiel dans Meijo. L’expédition des guerriers avance, lentement, tendue comme une arbalète sous la pression constante des Hermines qui les pourchassent, des Brumes de l’Outre-songe jusqu’à des marais putrides. Les derniers chapitres offrent une révélation qui relance l’attention du lecteur qui a eu tendance à s’assoupir quelques instants pendant le dit de Shakti — maligne — alors que la frustration des protagonistes, elle, ne fait qu’augmenter. Car loin d’attendrir le cœur des guerriers, les mésaventures de la Courtisane — dont certains se méfient — ne font qu’attiser la haine de ceux qui s’interrogent toujours sur l’identité de l’assassin de leur brave capitaine et ses motifs. Dans « Les Sentiers… » rien n’est révélé sans détours, l’Outre-songe est omniprésent, s’amuse à jouer avec l’attention de nos héros et des lecteurs. On en oublierait presque le rôle de la petite Kunti, la fille de Shakti, censée guider la compagnie jusqu’au Roi-diseur, et la présence du Bâtard, Manesh, passé au second plan mais que nous aurions tort de négliger. La fuite se poursuit, donc, dans Jaunes Yeux, réédité lui aussi au Diable Vauvert sous peu. Vite ! Nous ne pouvons plus attendre ! !
Aayla Secura