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Les critiques de Bifrost

Memory Palace

Léa CUENIN
RIVAGES
240pp - 20,00 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

Dans un futur indéterminé, mais proche. Des pluies diluviennes et la montée des eaux sapent la géographie tandis que les gouvernements s’effondrent les uns après les autres. Par le passé, un personnage, sorte de clone d’Elon Musk, options « technophile mégalomane » et « connard d’extrême droite » incluses, a monté un projet pour envoyer une partie de l’Humanité vivre dans l’espace, mais le projet a capoté après quelques centaines de morts. Ne restent que la Base et Memory Palace, une IA archiviste.

Cinq femmes se retrouvent dans la Base. Au départ, trois d’entre elles ont le projet d’utiliser sa fusée pour envoyer vers l’espace extrasolaire la totalité de la mémoire de l’Humanité, afin de préserver le souvenir de notre monde en pleine déliquescence. Les deux autres, rebelles et au départ rétives, se joindront progressivement à elles.

Le roman ne dit pas grand-chose du projet lui-même (que contiennent les archives, à part « tout » ? Quelle est la destination de la fusée ? L’Humanité est-elle vraiment vouée à disparaître dans un proche avenir ? Quel rôle joue l’IA dans le choix des informations encodées ?). Les aspects pratiques, la crédibilité ne sont pas au centre du texte. On peine à croire que, en-dehors de l’image poétique que ça apporte, choisir de l’ADN comme support pérenne pour les archives soit pertinent, ni qu’une fusée opérée par seulement trois ou quatre personnes (dont une seule s’y connaît vraiment) dans une base à l’abandon va pouvoir un jour décoller.

Memory Palace se concentre sur la relation entre les cinq femmes et l’IA. C’est le quotidien de cette sororité un peu punk que Léa Cuenin s’attache à relater, décrivant davantage les ambiances, les paysages et les états d’esprit que les évènements.

Dans une écriture très sensuelle, elle raconte les personnages, leur passé et, surtout, leur symbiose avec une nature à la fois magnifiée et de plus en plus dangereuse alors que la pluie sape le sol. La vie sauvage reprend ses droits autour d’une base de lancement qui tombe en ruines. On parle avec les goélands, on récolte des plantes pour de multiples usages, on regarde des pans entiers de falaises s’abîmer en mer… Il y a dans cette mise en scène d’une nature déshumanisée, apocalyptique et, pourtant, accueillante pour les personnages, dans cette poésie des ruines, dans ce fatalisme face à l’effondrement qui vient, une ambiance qui rappelle les romans d’Antoine Volodine.

C’est donc un bilan en demi-teinte. Le roman donne un peu l’impression de passer à côté de son sujet : ni le contenu ni la finalité de ces archives envoyées dans l’espace ne sont approfondis. Il y a bien quelques discussions sur le biais d’archives constituées par les dominants, mais rien de plus et le lecteur reste sur sa faim. On retiendra cependant une écriture intéressante, de beaux personnages et une ambiance de fin du monde à la fois brutale et douce.

Jean-François Seignol

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