Rivers SOLOMON
AUX FORGES DE VULCAIN
380pp - 22,00 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Qu’est-ce qu’un traumatisme ? Comment le surmonter lorsque personne ne croit ce que vous avez vécu ?
Dans la petite banlieue parfaite d’Oak Creek, au Texas, les Maxwell sont la seule famille noire. Très vite, ils deviennent la cible de l’hostilité de leurs voisins, qui voient en eux une ombre au tableau. C’est dans cette grande maison toute neuve au beau jardin que grandissent Ezri, Eve et Emmanuelle. Hélas pour les trois enfants, bien loin du rêve que devrait être leur vie, ils doivent s’acclimater à cet environnement, entre un quartier qui les regarde de haut, un père absent, une mère instable et une demeure peuplée de fantômes.
Lorsque, des années après avoir fui ce foyer toxique, Ezri et ses sœurs, inquiets du silence de leurs parents, y retournent et y font une macabre découverte, tout bascule à nouveau dans le cauchemar. Se sortiront-ils indemnes de cette confrontation avec leur passé… ou la maison les engloutira-t-elle, pour de bon cette fois ?
Rares sont les livres qui vous prennent aux tripes, vous dérangent, créent cet inconfort particulier sans que l’on sache bien pourquoi. Model Home fait partie de cette catégorie. Loin des clichés qui peuvent parfois polluer le genre fantastique, le roman se sert des personnages, leurs traumatismes, leurs troubles et handicaps pour retranscrire une ambiance, un ressenti, une manière de voir les choses qui auraient été bien différents dans un autre contexte, avec des personnages plus stables d’un point de vue émotionnel.
Ses personnages, d’ailleurs, Rivers Solomon ne les ménage pas. Auteurice ellui-même non-binaire et très engagé·e, iel propose des protagonistes aux troubles et particularités nombreux, mettant sur le devant de la scène une diversité souvent trop peu présente, voire négligée en littérature de manière générale. Troubles du spectre de l’autisme, troubles de l’identité, racisme, sexisme, non-binarité… Nombre d’injustices, de discriminations, de diversités de fonctionnements et de comorbidités possibles sont ici représentés, avec beaucoup de sincérité. Les fantômes de la maison, intelligemment construits, ont un lien étroit avec ceux-ci, menant à un questionnement ontologique. Les véritables fantômes, finalement, ne seraient-ils pas ceux que l’on traîne, ceux qui nous suivent et font de nous ce que nous sommes ?
Poétique et intelligent, Model Home fait trembler autant qu’il pose une réflexion sur toutes ces problématiques défendues par Rivers Solomon. Une voix du fantastique et de l’afrofuturisme à suivre absolument.
Éléonore Bailly