La vie de Moira, jeune data scientist aussi rationnelle que méthodique, embauchée dans une start-up à la dérive, bascule à la mort de sa mère. Médium reconnue, celle-ci lui laisse en héritage une agence, des objets étranges… et surtout un monde que Moira avait toujours refusé de regarder. Parmi ces reliques, un artefact mystérieux déclenche une série de phénomènes troublants. Visions, présences, fissures dans le réel : tout vacille, sans logique apparente. À travers ces expériences déroutantes, Moira doit réapprendre à voir, à comprendre le monde… et à se trouver elle-même.
Moira évolue dans un espace saturé par l’absence, entourée des traces laissées par sa mère. Mœdium montre comment le passé persiste, comment il s’infiltre dans les gestes les plus ordinaires et façonne le présent. La disparition amène des questions qui ne trouvent pas de réponse simple : que reçoit-on réellement de ceux qui nous ont précédés ? Peut-on se délester d’un héritage que l’on n’a pas choisi C’est dans cet entre-deux que surgissent des forces invisibles transgénérationnelles, qui ne demandent ni autorisation ni croyance pour se manifester. Secrets, dons, zones d’ombre : rien ne disparaît tout à fait au fil des époques. Et ce que Moira tentait de nier ou de rationaliser devient le cœur de sa métamorphose. Renée Zachariou puise dans la mythologie grecque, qu’elle réinvestit dans un cadre contemporain : l’étrange ne surgit pas comme une anomalie du réel, mais comme la résurgence d’un imaginaire ancien.
À la dimension intime s’ajoute la collision entre deux manières d’appréhender le monde. La rigueur scientifique de Moira se heurte à des manifestations qui échappent à toute explication rationnelle. Chaque événement inexpliqué érode un peu plus ses certitudes et l’oblige à envisager ce qu’elle ne peut ni contrôler ni expliquer. L’autrice questionne notre rapport au réel et la place persistante de l’inconnu dans un monde façonné par la technologie, dominé par la donnée, la preuve et la modélisation,
Raconté à la première personne, Mœdium place le lecteur au plus près des émotions de son personnage principal : le doute, la peur, la fascination, le trouble croissant. L’étrange s’installe sans rupture brutale. Il s’immisce dans le quotidien par petites touches et finit par emmener très loin du réel. Le style épouse ce déséquilibre et l’effritement progressif des repères des personnages : phrases parfois brèves, rythme saccadé, avec des accélérations soudaines. Mœdium ne cherche pas à lever le voile sur l’inexplicable. Sa force réside dans ce qu’il révèle en nous, parfois malgré soi. Avec ce premier roman court et débridé, Renée Zachariou signe ici une entrée remarquée dans l’Imaginaire francophone.
Karine Gobled