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Les critiques de Bifrost

Monts mers et géants

Alfred DÖBLIN
GALLIMARD
608pp - 26,00 €

Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122

Peut-être s’étonnera-t-on de retrouver dans Bifrost le nom d’Alfred Döblin (1878-1957). Lui que l’on associe traditionnellement (du moins jusqu’à maintenant…) à une littérature aussi blanche qu’avant-gardiste, en prise directe avec le réel de l’âge des extrêmes que fut la première moitié du xxesiècle. À sa manière témoin capital, Döblin s’est fait le peintre de la naissance brutale d’une nouvelle Allemagne, à la suite de la Première Guerre mondiale, dans sa tétralogie romanesque Novembre 1918 (Agone), ou bien encore avec le roman Berlin Alexanderplatz (Gallimard). Ce dernier, que l’on tient comme l’un des chefs-d’œuvre du roman allemand (et au-delà) du siècle précédent, a valu à Döblin son inscription au panthéon de la littérature contemporaine. C’est-à-dire là où ne figurent guère les auteurs et autrices œuvrant dans les genres dits mauvais… et que Döblin a pourtant pratiqués en écrivant Berge Meere und Giganten , un roman paru en 1924 en Allemagne et dont une traduction française est enfin disponible, un siècle plus tard, sous le titre Monts mers et géants . Il relève d’une SF s’intéressant en réalité plus à la géopolitique qu’à la science à proprement parler. S’étalant entre les XXeet XXVIIIe siècles, le récit s’emploie à spéculer sur l’évolution future d’une humanité forte de découvertes technologiques, notamment en matière énergétique, desquelles Döblin ne dit pas grand-chose. Si ce n’est qu’elles sont autant d’accélérateurs (ou de stabilisateurs) d’une alternance de guerres et de paix. En très synthétique substance, car le roman est d’une impressionnante densité événementielle, Monts mers et géants dépeint d’abord un premier cycle guerrier voyant s’affronter entre les XXe et XXIIIe siècle deux blocs mondiaux, l’un occidental, l’autre oriental. La paix qui finit par s’établir perdure jusqu’au xxviesiècle, durant lequel la guerre dite ouralienne fait voler en éclats l’ordre douloureusement établi. Celui-ci laisse bientôt place à une nouvelle organisation planétaire centrée sur l’Arctique, Islande et Groënland devenant les points nodaux de nouvelles formes d’organisation sociale, avant d’être à l’origine d’un troisième conflit voyant se dresser les géants annoncés par le titre. De la table (presque) rase en résultant émergera au xxviiiesiècle une ultime restructuration socio-politique de l’humanité, laissant (peut-être) augurer d’un avenir libéré du fléau guerrier…

Bien que ramassé, ce résumé de Monts mers et géants, laisse entrapercevoir la considérable ampleur de l’imaginaire déployé par Döblin. En cela déjà imposante, sa capacité d’invention l’est d’autant plus qu’elle se double parfois d’une troublante propension visionnaire. Que celle-ci l’amène à avoir l’intuition de la centralité géopolitique du Groënland, ou bien à dessiner à la fin de son roman les fondements de ce que l’on appelle aujourd’hui la décroissance. D’une indéniable modernité quant à ses échos avec notre présent, Monts mers et géants accuse cependant nettement son âge quant à d’autres points, et pas des moindres. Passablement essentialisante, la caractérisation des personnages relève le plus souvent de stéréotypes sociaux, ethniques ou genrés dont on s’accommodera (si on les replace dans leur contexte d’écriture) ou pas… Quant au style, d’une rigidité marmoréenne, il peut soit fasciner, soit mettre à distance (jusqu’à la lassitude) lecteurs et lectrices adeptes d’une certaine fluidité narrative…

 

Pierre Charrel

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