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Les critiques de Bifrost

Ne jamais trembler

Stephen KING
ALBIN MICHEL
528pp - 24,90 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

Parlons (un peu) chiffres. Ne jamais trembler est non seulement le soixante-septième roman publié par Stephen King depuis 1974 et Carrie, mais encore le septième que l’auteur (quasi) octogénaire consacre au personnage de Holly Gibney. Pour qui ne la connaîtrait pas encore, nous renvoyons au portrait dressé dans notre critique de Holly (Bifrost n°115), le précédent roman mettant en scène cette détective privée aussi singulière que les objets de ses enquêtes. Et ce même quand ces dernières ne relèvent pas du fantastique, mais participent plutôt de la veine purement polar de Stephen King, à l’instar du présent Ne jamais trembler.

La frêle détective privée n’y affronte, en effet, aucune anomalie d’essence surnaturelle telles celles dont elle avait croisé l’étrange route dans L’Outsider (Bifrost n°95) et Si ça saigne (Bifrost n°103). Mais si Ne jamais trembler ne mobilise aucun boogeyman fantasmagorique, le roman n’en revêt pas moins une dimension tératologique, d’une vériste manière assez semblable à celle de Holly. S’inscrivant en effet dans une étiologie (tragiquement) humaine, Ne jamais trembler fait de son duo de maniaques homicides la ravageuse conséquence d’une enfance pareillement destructrice. Que cette dernière tienne à une brutalité intime (celle, familiale, de l’emprise patriarcale) ou collective (celle, sectaire, d’un évangélisme fondamentaliste à l’assaut de la modernité), elle fait des deux tueurs de Ne jamais trembler les mêmes héritiers d’un passé mortifère.

« History of violence » aurait pu être le titre « cronenberguien » d’un roman dans lequel l’enquête menée par Holly Gibney s’emploie, d’abord, à suivre au plus profond les racines des maux taraudant la société étasunienne. Si Stephen King les a déjà mis à jour dans nombre de ses textes précédents — entre autres, la domination masculine dans Dolores Claiborne (Bifrost n°80), le fondamentalisme religieux dans Brume —, sans doute Ne jamais trembler est l’un de ceux qui poussent le plus loin leur dévoilement. Voici ce qui en fait l’un des ouvrages les plus ostensiblement politiques d’un auteur n’ayant certes pas sa langue civique dans la poche, mais dont l’engagement est rarement aussi explicite qu’ici. Peut-être parce qu’en cette ère dite Trump de l’histoire étasunienne, soit un moment d’extraordinaire exacerbation de ces violences sexistes ou encore religieuses et raciales (ces dernières n’étant pas omises par Ne jamais trembler), Stephen King craint que celles-ci ne fassent imploser les USA…

Le roman aurait encore pu s’intituler « The Second Civil War », pour paraphraser ici le titre d’un film du cinéaste lui aussi « kinguien » qu’est Joe Dante. Le motif d’une guerre intestine à l’Amérique hante en effet Ne jamais trembler. Parcourant un large spectre générique avec une maîtrise narrative consommée, Stephen King le décline aussi bien au travers de l’évocation paradocumentaire de l’affrontement quant au droit à l’avortement que de la peinture façon « Americana » d’un match de base-ball entre policiers et pompiers, en passant par les univers de la soul-music ou bien encore des alcooliques anonymes…

Sous ses allures immédiates d’habile whodunit mâtiné de thriller, Ne jamais trembler s’impose donc comme un discours particulièrement alarmé sur l’état de l’Union. Mais il ménage in fine quelque espoir, notamment par sa très attachante composition (une nouvelle fois, l’empathie de King fait merveille) d’une poignée de héros et surtout d’héroïnes parvenant à déjouer les désirs d’apocalypse sociale des tueurs de Ne jamais trembler…

Pierre Charrel

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