Né du rêve de modernité d’un prince saoudien adepte de bulle spéculative et de tronçonneuse, NEOM est le titre du nouveau roman de Lavie Tidhar paru chez Mnémos. L’occasion pour l’auteur de faire de ce projet urbanistique l’un des lieux emblématiques de l’histoire du futur qu’il dessine texte après texte, entre Méditerranée et Moyen-Orient. Une terre desséchée en proie à des conflits ancestraux, terre d’élection de trois monothéismes qui ont organisé une grande partie de la géopolitique actuelle. Transposant NEOM dans un avenir lointain, au point de rendre obsolète la cité et de remiser les affrontements contemporains dans un passé révolu, il s’attache à dépeindre des existences fragiles, celles d’humains ou de robots tourmentés par leurs démons intimes et les choix qui s’imposent dans leur quotidien prosaïque. Sous la skyline vieillissante de la cité du désert, au-delà des murs miroirs de ses serres, filtrant le sable et condensant l’humidité de l’air, on accompagne un robot dans sa quête de rédemption, une fleuriste solitaire qui aimerait bien donner plus de sens à sa vie, un orphelin rêvant de quitter la planète et une multitude de créatures, prophète mécanique, drone tueur, bombe intelligente gagnée par l’instinct de survie, chacal génétiquement modifié pour retrouver l’âme des défunts, mécha mélancolique… Lavie Tidhar modèle les codes du genre pour dérouler un récit en forme de mosaïque, acquittant un tribut respectueux aux classiques de la science-fiction. À l’instar de Central Station, NEOM est ainsi une histoire multiple, portée par les voix de personnages qui ne sont pas des héros. Bien au contraire, ils se révèlent surtout dans leur interaction avec autrui, dans leurs affinités, l’écoute et la compréhension, nouant une sorte de pacte de circonstance qui leur permet d’avancer dans leur propre existence.
Mêlant les références à la science-fiction américaine, notamment Cordwainer Smith et Clifford D. Simak, aux spéculations les plus avancées de la Tech, dont nous goûtons un aperçu via le développement de l’IA et du transhumanisme, Lavie Tidhar façonne un avenir bienveillant, repoussant les conflits au-delà des étoiles, sans en occulter les effets délétères. Étoffant progressivement son worldbuilding, il prône une esthétique de la simplicité où l’émerveillement ne surgit pas de l’étrangeté ou de la modernité, mais résulte des gestes du quotidien et des liens qui se tissent entre les personnages. Une belle manière de résister au pessimisme présent et à son corolaire cynique pour redécouvrir les vertus de l’avenir. On est maintenant impatient de découvrir d’autres facettes de cette histoire du futur bienveillante et généreuse. Peut-être du côté de Mars et Titan, comme l’auteur semble nous l’annoncer. En attendant, ne boudons pas les promesses de sense of wonder esquissées et tenues par NEOM.
Laurent Leleu