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No Smoking

Tom Brodzinski passe des vacances en famille sur une île. Occupé à griller une petite clope sur le balcon de sa chambre d’hôtel, il prend soudain une décision radicale : cette cigarette sera la dernière. Sans même prendre la peine de l’éteindre, il balance son mégot par-dessus la balustrade du balcon. Tom Brodzinski ne le sait pas encore, mais par ce simple geste — apparemment anodin — il vient de déclencher une terrible mécanique judiciaire. Le mégot atterrit sur le crâne d’un vieil homme, Lincoln Intwennyfortee. La femme de Lincoln, qui appartient à la tribu des Tayswengos, dépose plainte contre Tom pour coups et blessures… et tentative de meurtre. Dans l’attente de son jugement, il n’est plus autorisé à quitter le territoire. Le voilà confronté au système juridique local et au poids des traditions et des coutumes ancestrales des différentes tribus qui peuplent l’île. Finalement condamné à dédommager le clan Intwennfoortee — en leur remettant, en main propre, plusieurs présents —, il s’élance au volant d’un 4x4 pour un long périple dont il ne reviendra pas indemne…

Kafka, vous avez dit Kafka ? Impossible de ne pas y penser à la lecture de ce No smoking. Dorian, l’un des précédents romans de Will Self, était un hommage revendiqué au Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, une relecture moderne du mythe. No smoking, quant à lui, a tout du remake inavoué : l’intrigue est largement calquée sur celle du Procès de Kafka. Après tout, pourquoi pas ? Will Self a suffisamment de talent pour s’attaquer à ce genre de défi littéraire. Sauf qu’ici, cela ne fonctionne pas vraiment, et pour deux raisons. D’abord c’est beaucoup trop long : toute la partie du récit qui narre la traversée de l’île en 4x4 de ce pauvre Brodzinski s’étire jusqu’à engendrer l’ennui. L’autre écueil du roman, c’est son personnage principal : Tom Brodzinski lui-même. En quatrième de couverture, l’éditeur nous précise que Tom est un « naïf ». Le mot est faible. Car il s’agit en fait d’un pathétique crétin, d’un personnage en creux, d’un pur artifice fictionnel, d’une caricature absolue du touriste occidental dans toute l’étendue de sa connerie. La charge est tellement appuyée, si outrancière, qu’on peine à s’intéresser à cet « individu » et à tout ce qui peut bien lui arriver. Will Self nous avait habitués à plus de subtilité (comme dans Ainsi vivent les morts, avec le personnage de Lily Bloom, magnifique portrait d’une vieille femme mourante). On a souvent la sensation ici qu’il a voulu trop en faire, pousser trop loin la caricature, la satire, l’ironie grinçante ; au risque de tomber dans l’excès en annulant par avance l’impact qu’aurait pu avoir son roman. Reste, bien sûr, la qualité de l’écriture, de nombreux passages hilarants, et quelques fulgurances qui prouvent, une fois de plus, que Will Self est un immense écrivain. Mais au final No smoking déçoit, tout simplement parce qu’on attend beaucoup mieux de la part d’un auteur de ce calibre. En fait, son dernier « grand » roman, c’est bel et bien Ainsi vivent les morts (qui date quand même de l’année 2000). Depuis, Self n’a pas réellement convaincu, ni avec Dorian, ni avec Dr Mukti, un roman mineur. En conclusion, on conseillera plutôt la lecture de No smoking à ceux qui connaissent et apprécient déjà cet auteur. Mais pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, autant commencer par Mon idée du plaisir, Les Grands singes ou Ainsi vivent les morts : trois chefs-d’œuvre inoubliables de Will Self. En espérant que ce ne sont pas les derniers, et qu’il saura retrouver, dans l’avenir, la pleine maîtrise de son talent et des qualités littéraires qui ont fait de lui un écrivain majeur.

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