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Les critiques de Bifrost

Noir minéral

André-François RUAUD
L'ARBRE VENGEUR
190pp - 17,00 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

Voilà un livre qui sort de nulle part, une autrice inconnue en France, ou du moins négligée depuis des décennies par les éditeurs (sa dernière publication ici date de 1987), encore que mentionnée dans des travaux critiques et historiques. Regardons-y de plus près.

Mary Elizabeth Counselman (1911-1995) s’est mise très tôt à écrire, des nouvelles, des poèmes, des articles et des romans, et a eu durant sa longue carrière — près de soixante-dix ans ! — les honneurs des magazines les plus prestigieux (Collier’s, The Saturday Evening Post), mais aussi de Weird Tales, dont l’un des textes recueillis dans ce volume, « Les Trois Pièces marquées », fut plébiscité par les lecteurs (1), et par la suite, on la vit jusque dans les années 1980 dans des anthologies et des revues de la petite presse fantastique. Toutes proportions gardées, cet éclectisme rappelle Shirley Jackson, et ces « Trois Pièces manquantes » ne sont pas sans évoquer l’ambiance et la cruauté de « La Loterie », de même qu’en forçant le trait on pourrait voir des affinités entre « La Femme qui épousa un arbre » et Nous avons toujours vécu au château

La sélection proposée ici par l’éditeur — précédée d’une préface pertinente et documentée d’André-François Ruaud — consiste en huit nouvelles qui présentent une très grande unité de ton : efficacité du style, personnages bien campés, intrigues menées tambour battant. Ce qui frappe également, c’est le caractère intemporel de ces textes, qui ont été publiés entre 1934 et 1964. Excepté quelques allusions qui ancrent telle nouvelle dans telle décennie, on a l’impression de visiter des lieux hors du temps — mais pas de l’espace, Counselman étant particulièrement attachée à son Alabama natal.

Les motifs abordés ici sont classiques — objet maléfique, vengeance posthume, fantôme… —, mais ils sont moins exploités pour eux-mêmes que pour éclairer la psychologie de tel ou tel personnage. Et, à ce titre, on se gardera de considérer Counselman comme une pourvoyeuse de « cosy horror ». Si, à la lecture de ces lignes, vous vous êtes fait l’image d’une aimable grand-mère vous proposant une tisane, gare à la première gorgée : c’est plutôt de jus d’alambic qu’il s’agit.

Une jolie (re)découverte.

Jean-Daniel Brèque

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