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Nymphomation

[Chronique de l'édition originale anglaise parue en 1997 chez Doubleday]

Lorsqu'il s'agit de parler de Jeff Noon, les mots se bousculent, on ne sait pas par où commencer ni comment faire honneur au talent qui nous saute au visage. Nymphomation, son dernier roman, est une aventure, un voyage au bout du rêve, un bonheur.

Manchester, sous la plume de son enfant prodige, se voit une fois encore transformée en beauté mystérieuse au charme toxique. Le ciel y est habité par les blurbs — oiseaux automatiques — qui véhiculent des messages publicitaires en chantant leurs slogans. On y vit au rythme d'une loterie expérimentale inspirée des dominos et qui chaque vendredi soir apporte l'espoir à la masse anonyme. Au détour de la misère et cachée dans un trou, on retrouve une petite fille perdue, Celia Hobart, qui hante les rues de Manchester autant que l'œuvre de Noon. Personnage récurent au point de l'obsession, Celia est le porte-drapeau de l'enfance privée de rêve. Tous les vendredis soirs elle serre son dommo en suppliant l'Ange de la Chance, vêtue de latex, de l'emmener très loin, au pays de la beauté… Au coté de Celia ou quelques rues plus loin : une cours des miracles d'enfants perdus. Tous passionnés de mathématiques, ils cherchent a percer le mystère des dominos.

Dans le Manchester de Jeff Noon, le rêve est cette fois-ci une équation où les nombres font l'amour et la « nymphomation » transforme les maths en magie noire.

Nymphomation nous entraîne à l'origine de l'univers créé dans Vurt et Pollen. C'est aussi le chaînon manquant qui permet de placer Automated Alice — l'hommage rendu par Noon à Alice au pays des merveilles — dans le contexte du reste de son œuvre. Celia est bien entendu la clef : elle est la femme endormie dont le rêve est offert à tous dans Vurt et Pollen et la petite sœur qu'Alice a fait fuir en lui volant son perroquet dans Automated Alice. Chez Noon, c'est toujours par elle que le rêve arrive.

Nymphomation est un chant d'amour dédié à Celia et, à travers elle, à tous les enfants perdus et à tous ceux qui rêvent.

Malgré sa noirceur palpable, son désespoir, la prose de Noon, qui se fait volontiers harangue, a un rythme qui donne envie de danser. Les mots s'emballent et saccadent : Noon nous offre une manière de rap sur papier, désespéré et sublime.

On ne le dira jamais assez : Jeff Noon est un maître, un grand sorcier.

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