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Les critiques de Bifrost

Petit, Grand ou Le parlement des fées

John CROWLEY
L'ATALANTE
768pp - 32,50 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Fumy Granger a une vie ordinaire, dans un monde ordinaire, si tant est que le monde le soit. Jusqu’à ce qu’il rencontre cette fille très étrange, très grande — et très belle. Cousine de son ami George chez qui il vit. Alors c’est décidé, Fumy va épouser Daily Alice. Aussi quitte-t-il la Cité (à pied) pour se rendre à l’Orée du Bois, la maison familiale de sa promise bâtie par le grand-père architecte de cette dernière. Enfin, une maison… Une bâtisse gigantesque, indéfinissable, irréductible à toute description globale, manière de château de Gormenghast, et porte d’entrée sur un monde improbable, merveilleux, intimidant, peut-être bien effrayant aussi. Celui de la famille Boisseau. Une bien étrange famille que celle-là. Aux ramifications multiples et pour partie anglaises. Par Violet Ronceray, l’ancêtre du clan, qui connaît les arcanes du tarot, prédit l’avenir et semble connectée au monde secret du petit peuple… Fumy l’ignore encore, mais en mettant les pieds dans la buissonnante famille Boisseau, c’est dans le Conte qu’il pénètre, et, telle l’Alice de Lewis Carroll, il n’a pas fini de courir après les lapins…

Publié outre-Atlantique en 1981, salué par le World Fantasy Award l’année suivante, cet énorme roman, à juste titre présenté comme le chef-d’œuvre de son auteur, nous arrive en France en deux volumes chez Rivages (collection « Fantasy »), en 1994 et 1995, sous les titres L’Orée des bois et L’Art de la mémoire, le tout dans une traduction discutable signée Doug Headline. Cette édition sera reprise plusieurs fois. D’abord en poche, chez Pocket (1998), puis, à nouveau en grand format, chez Terre de Brume (2006), et enfin, en poche encore, toujours en deux volumes, chez Points (2009). Jusqu’à ce que L’Atalante jette son dévolu sur John Crowley, avec une ambition d’emblée affichée : publier l’intégralité (ou presque) d’une œuvre crowleyienne réputée essentielle mais pas toujours simple. Ainsi, après Kra, Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr, en 2020 (Grand Prix de l’Imaginaire et Prix des Imaginales à la clé), puis Le Silex et le Miroir en 2023, nous arrive donc Petit, Grand, ou le parlement des fées, sous un écrin relié du plus bel effet, et surtout dans une magnifique traduction signée par l’un des maîtres en la matière, Patrick « Disque-monde » Couton.

D’aucuns liront ici ou là que Petit, Grand est un roman complexe. Dans sa structure, assurément. Cet énorme livre n’a rien d’un fleuve narratif, c’est un marécage. Avec ses méandres de récits intriqués non linéaires, ses îlots de sauts temporels, ses forêts de personnages, ses feux follets d’ambiances étranges et merveilleuses. Mais cela n’en fait pas pour autant un livre difficile d’accès, bien au contraire. Pour peu que l’ambition d’un roman à la construction plus fine qu’une montre suisse ne vous rebute pas, ni les phrases un brin plus élaborées que le sujet, verbe, complément si souvent servi par la fantasy contemporaine. Le livre de Crowley est une ode au genre dans lequel il s’inscrit tant il dit combien la fantasy n’est pas (surprise !) condamnée à l’itération, doublé d’un monument de respect dressé à ses lecteurs tant il parie sur leur capacité à… lire, justement. Invite au merveilleux tissé dans les couleurs de l’ailleurs, au plaisir de se perdre dans les forêts de mots, récit malin aussi madré que sensible, il participe de plain-pied à cette nécessité première, cardinale, de la littérature : réenchanter le monde — et Dieu sait si ce dernier en a besoin.

Demeure une question, au sortir de cet ouvrage proprement extraordinaire. Existe-t-il encore aujourd’hui un lectorat pour semblable monument de maîtrise, de finesse et d’intelligence ? S’il nous fallait répondre par la négative à pareille question, en ce cas, oui, nul doute que le monde aurait abandonné toute magie.

 

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