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Les critiques de Bifrost

Poupée aux yeux morts

Roland C. WAGNER, Michel PAGEL
LES MOUTONS ÉLECTRIQUES
448pp - 10,90 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

Paru pour la première fois en 1988 sous forme de trois tomes pour cause de saucissonnage au sein du FNA, Poupée aux yeux morts fut repris sous une forme intégrale par le même éditeur dix ans plus tard, avant de connaître une deuxième vie sous le titre L’Œil du fouinain (au Livre de Poche en 2002) puis de retrouver son titre original pour une version réécrite agrémentée d’une postface éclairante aux Moutons Électriques en 2009. Le nombre de rééditions en atteste, nous sommes ici en présence de l’un des textes les plus ambitieux de notre auteur.

Kerl est un naute qui revient d’un voyage de plusieurs décennies dans l’espace, mais qui a connu une tragédie : le paradoxe des jumeaux de Langevin s’est inversé. Il a vieilli de près de 50 ans ; Sue, qu’il a aimée, a pris à peine une ride. S’il a fui la Terre, c’était pour préserver un pan de la culture des visées obscurantistes des NéoPurs, un groupe politique qui ne jurait que par l’oppression des foules et la suppression de toute liberté. Quand il rentre, les NéoPurs ont perdu les élections, et ont été remplacés par les Expansionnistes, bien plus progressistes. Sue, elle, a subi un conditionnement mental qui fait d’elle une poupée qui ne reconnaît pas Kerl. Heureusement pour ce dernier, il va faire la connaissance du fouinain, un extraterrestre télépathe tout à la fois révélateur de la nouvelle société et compagnon d’aventures échevelées.

L’ambition de ce livre réside entre autres dans le nombre proprement stupéfiant de niveaux de lecture. Sur une trame de roman d’aventures populaire, assaisonnée d’une histoire d’amour contrariée, et d’une autre déclaration d’amour, à Paris, celle-là, Wagner bâtit une œuvre éminemment politique, ode à la rébellion, et qui n’est pas sans rappeler que l’époque de son écriture a vu émerger un parti négationniste et conservateur. Mais c’est aussi un roman de pure SF, pour preuve le rôle que jouent la Relativité et, concept inventé par l’auteur, la Rationalité, au sein d’une réinterprétation ludique de certains postulats (comme celui de Langevin). De nombreux thèmes ou figures de la SF sont convoqués, le voyage dans le temps, les robots, l’invasion extraterrestre, de même que certaines thématiques très wagnériennes : la musique, bien sûr, la drogue et les junkies, et aussi l’humour goguenard, incarné par des clones, les salvoïdes, inspirés par une personnalité du fandom des années 80. Beaucoup d’ingrédients pour ce gros roman (500 pages), donc, que Wagner dose savamment pour servir son propos ultime. Car Poupée est aussi, et surtout, un métaroman sur l’écriture, sur la constitution de la SF en tant que corpus thématique dans lequel les auteurs viennent piocher, cette SF sur laquelle l’auteur possédait une connaissance encyclopédique, qu’il ressort ici au travers d’hommages évidents à Jeury, Dick (et le fameux vide Jeury-Dick), Sturgeon (le concept de gestalt), Fredric Brown aussi, qui ne doit pas être étranger à la création du fouinain. Lequel est la parfaite incarnation du métaroman, puisque de ses discussions avec Kerl déboucheront la plupart des rebondissements.

Livre indépendant dans l’œuvre de Roland Wagner, Poupée aux yeux morts n’en reste pas moins central, car il aborde la très grande majorité des préoccupations wagnériennes, au sein d’une intrigue de prime abord assez éclatée mais qu’on découvre peu à peu extrêmement construite, afin de partager avec le lecteur l’amour total que RCW vouait à la science-fiction.


Bruno Para

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