Anton HUR, Anton HUR
ALBIN MICHEL
256pp - 19,90 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Soit un carnet, transmis de main en main au fil des années. Celle qui l’entame, c’est la docteure Mali Beeko. Dans un futur proche, les avancées scientifiques du laboratoire fondé par sa mère ont permis de soigner le cancer. Soigner n’est pas le terme exact : grâce aux nanites, c’est plutôt un nouveau corps synthétique qui permettra aux malades de vivre. Hélas, cette technologie n’est pas fiable à 100 % et il arrive parfois que d’anciens stigmates reviennent — dont le cancer. Le « patient un » des essais cliniques est un informaticien de génie, Yonghun, qui disparaît un beau jour. Pas dans le sens de mourir, mais bien de cesser d’apparaître à la vue. C’est cette disparition qui incite Mali Beeko à commencer à écrire dans son carnet. Par la suite, Yonghun revient, mais n’est plus sûr d’être tout à fait lui-même. Plus tôt, cet homme a créé une intelligence artificielle, Panit, et l’a entraînée sur un corpus bien précis : la poésie, celle d’Emily Dickinson, Christina Rossetti, William Blake…
Et Panit va accéder à la conscience. Yonghun, Panit et d’autres vont écrire dans ce carnet et se le transmettre de main en main — que la main en question soit humaine, synthétique, entre les deux ou allant au-delà.
À lire la quatrième de couverture de Programme éternité, on pourrait croire à un récit d’anticipation médicale. Loin s’en faut, et s’il est bien question d’éternité, nul programme n’est à attendre — il s’agit plutôt d’une direction, comme le rappelle le titre original, Toward Eternity. Une direction, vers laquelle tendent les différents personnages, confusément. La plupart sont ballottés, sans trop savoir pourquoi, dans l’ignorance que, dans les coulisses, des puissances cherchent à orienter cette direction — dans des buts opposés. Difficile d’en dire davantage sans risque de divulgâcher l’histoire.
Ce premier roman d’Anton Hur, auteur et traducteur sud-coréen, nous emmène donc d’un avenir proche à un futur distant de plusieurs siècles, au travers des personnages successifs couchant leurs mots dans ce carnet. Une manière d’histoire du futur condensée en 250 pages, traversée par les mêmes interrogations sur l’identité, la conscience, la nature humaine, et une passion intemporelle pour la poésie qui, via de nombreuses citations, émaille le texte. On pourra trouver le choix un rien disputable (n’y a-t-il d’autre chose en ce monde que la poésie anglo-saxonne du xix e siècle ?) pour un résultat chichiteux ; on pourra à l’inverse estimer Programme éternité irrigué par cette poésie, au fil de ses personnages et de ses séquences. Pourquoi pas…
Erwann Perchoc