Roland C. WAGNER
FOLIO
272pp
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
[Critique commune à Rêves de gloire.]
L’Algérie et la France. Pour un écrivain né à Bab el Oued en 1960 et rapatrié dans l’Hexagone deux ans plus tard, la déchirure est là et doit trouver un exutoire, à un moment ou à un autre. Évoqué par RCW depuis la fin du XXe siècle, le (gros) roman Rêves de gloire paraît enfin en 2011 et est accompagné, l’année suivante, du recueil de nouvelles Le Train de la réalité et les morts du Général. S’inspirant de l’attentat du Petit-Clamart, Roland C. Wagner imagine que le général de Gaulle a péri lors d’une embuscade à la Croix de Berny en 1960, laissant le sort de l’Algérie suivre un autre cours. D’autres variations suivront (comme le meurtre de Ronald Reagan), mais ce point de rupture est si fondamental dans cette œuvre qu’il revient plusieurs fois, sous différentes versions : nombreux sont ceux qui se vantent d’avoir participé à cet assassinat, mais on ignore qui l’a vraiment commis. Exorcisme sous forme de clin d’œil. Suite à ce décès, la guerre (pardon, les évènements) d’Algérie se poursuit jusqu’en 1965 : lors de la Partition, l’Algérie devient indépendante, mais trois enclaves restent françaises : Alger, Oran et Bougie. L’Algérois est né et va tenter de résister aux tensions incessantes entre les deux anciens adversaires.
C’est là que se situe la majorité de l’action de ce roman pluriel. Les personnages se multiplient, comme autant de témoignages de la vie dans cet Alger utopique. Utopique car tourné vers la non-violence (tant pour les Français que les Algériens), un des idéaux de Roland C. Wagner. Parmi les habitants de cette enclave, les vautriens. Ils sont différents dans leurs envies et leurs origines, très variées. Tous et toutes ne veulent pas partager la même chose : nourriture et vêtements pour les uns, drogue pour les autres (la Gloire du titre est d’ailleurs le nom de la principale susbtance, révélatrice de vérité pour ses adeptes), sexe pour beaucoup. Mais la majorité prône une vie de partage et, surtout, de refus de recourir à la force, quelles que soient les circonstances. Et tout cela dans une ambiance musicale foisonnante : l’auteur s’est fait un plaisir extrême à créer une scène musicale underground, avec ses vedettes et ses ratés, ses labels et ses impresarios plus ou moins honnêtes. À tel point d’ailleurs qu’on peut finir par s’égarer dans cette jungle de noms et de genres musicaux, calqués sur ceux de notre réalité. Seul regret devant cette œuvre où l’on se perd parfois, d’autant que les protagonistes ne sont pas toujours facilement identifiables. L’un d’eux sort du lot, un collectionneur et vendeur de vinyles, toujours à la recherche d’un son oublié. D’ailleurs, l’un de ces disques, extrêmement rare, est au centre du récit. Celles et ceux qui en auraient possédé un exemplaire ont tous trouvé la mort de façon surprenante, violente. Une façon pour Roland C. Wagner de titiller l’intérêt de ses lecteurs, qui n’en ont pas besoin, tant ce roman s’avère prenant sous son apparente indolence alcoolisée. Œuvre d’une vie ? Uchronie autobiographique ? Un texte indispensable, c’est certain.
Raphaël Gaudin