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Révolte sur la lune

Roman culte par essence, Révolte sur la Lune rouvre (ou referme) le débat sur le supposé « fascisme » de Robert Heinlein. On renverra évidemment les lecteurs au célèbre Solutions non satisfaisantes d'Ugo Bellagamba et Eric Picholle, qui fait aujourd'hui autorité sur le sujet. Reste qu'avec cette histoire de révolution, Heinlein brouille intelligemment les pistes, tout en signant ici l'un des livres de référence de la S-F américaine. Couronné d'un Prix Hugo en 1967, Révolte sur la Lune marque durablement par son universalité.

Transformée au départ en colonie pénitentiaire par les autorités terrestres, la Lune a dépassé son statut de bagne et abrite désormais toute une communauté de citoyens (théoriquement) libres, dont l'immense majorité descend des premiers détenus. Si la Terre est loin et trop occupée par ses propres problèmes pour gérer convenablement son satellite, elle n'en maintient pas moins une certaine forme de coercition par l'intermédiaire du « Gardien », essentiellement dévoué à l'exploitation des ressources lunaires pour le seul compte de son gouvernement, sans faire grand cas des dures conditions de vie des Sélénites. Le parallèle avec le colonialisme des années 60 (et sa fin programmée) ne s'arrête évidemment pas là, et si le titre original The Moon is a Harsh Mistress laisse planer un léger doute, la version française (nettement moins subtile) règle assez vite la question. Révisée par Nadia Fisher pour la parution chez Terre de Brume (et ce n'était pas du luxe), la traduction originale oscille d'ailleurs entre le ridicule et le mensonger, ce qui n'aide par le roman à décoller d'un point de vue stylistique. D'autant que, une habitude chez Heinlein, les personnages se révèlent assez vite caricaturaux (les femmes surtout, ah tiens), les dialogues consternants et la vision d'ensemble aussi datée que dépassée. En refermant le livre, on a la curieuse sensation d'avoir ouvert une vieille bouteille de vin quelques années trop tard. Il nous reste la belle couleur, la belle étiquette, le verre en cristal et le plaisir du tire-bouchon, mais le vin en lui-même ne présente que peu d'intérêt. Hormis un bon moment. C'est peut-être là tout le sel du roman d'Heinlein qui atteint désormais le statut enviable (ou pas) de classique. Outre les personnages humains (interchangeables), l'auteur introduit tout de même la belle idée d'un ordinateur gestionnaire ayant enfin accédé à la conscience, et dont les actes réfléchis et intelligents permettent finalement la révolution (en secret). Certes, il a fallu quelques prétextes bien humains pour que l'inévitable se produise, mais l'idée est là. Une idée à la fois drôle et inquiétante (le personnage de l'ordinateur est d'ailleurs le plus intéressant du roman), secondée par des paragraphes entiers voués à l'idéologie libertarienne, souvent nauséabonde par ses préceptes économiques ineptes et destructeurs, car basés encore et toujours sur des rapports de force. Le côté américain du livre est d'ailleurs patent, même si l'histoire peut aussi se lire comme un divertissement bien fichu, bien mené et très malin. On notera d'ailleurs qu'Heinlein ne se prive pas d'égratigner son propre pays au passage, ce qui donne parfois des épisodes assez réjouissants. Au final, on comprend parfaitement pourquoi Révolte sur la Lune a obtenu son prix Hugo. Et si on ferme les yeux sur la forme, le fond régale longtemps après lecture, qu'on soit d'accord ou pas.

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