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Les critiques de Bifrost

Ribofunk

Jacques FUENTEALBA
500 Nuances de Geek
318pp - 25,00 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

Ribofunk ? Koi Ksé Ksa ? Funk : musique afro-américaine conçue par Quincy Jones avec pour stars James Brown, Marvin Gaye ou Stevie Wonder. Plus positive que le Punk, selon Di Filippo. Et Ribo ? Eh bien…

Eh bien… Rien à voir avec les confiseries gélifiées germaniques… Mais à part ça. Tout ce que l’auteur nous en dit est que ce n’est pas « cyber », qui est un préfixe complètement has been depuis toujours. À la question « Êtes-vous Elon Musk ou Larry Page ? », Paul Di Filippo répond Musk. C’est une question technologique et nullement politique ; sur ce dernier plan, Di Filippo est aux antipodes du milliardaire de la tech, donc très à gauche, ainsi qu’il est aisé de le constater à la lecture du présent ouvrage. Dit autrement, la société qu’il nous propose au fil de ce fix-up laisse encore une place majeure au carbone et écarte le silicium d’un revers de manche. Selon lui, le xxie siècle sera biologique ou ne sera pas. Mais la vie va cependant en voir des vertes et des pas mûres : une peau verte comme une pomme Granny à défaut d’un martien, ça vous tente ? Alors, rendez-vous chez Di Filippo.

Ce bouquin a été publié outre-Atlantique à la fin du feu siècle où le cyberpunk ne survivait plus que sous une forme de revival. S’il est resté inédit dans la langue de Molière plus d’un quart de siècle — enfin, pas vraiment celle de Molière — il faut mettre le chapeau très bas au traducteur Jacques Fuentealba, qui mériterait bien un GPI dans la catégorie traduction pour ce faire. Personne n’avait jusqu’à présent osé traduire ça. Intraduisible. Bourré de références à en avoir les dents du fond qui baignent. Fuentealba s’est fendu de pas moins de 270 (!) notes de bas de page, ainsi que d’un lexique de… 80 entrées. Appréhender les unes et l’autre est assez pénible, avouons-le. Mais indispensable. Sans cela, le livre resterait totalement incompréhensible. Un exemple : « Lapinovin ». Vous vous dites lapin cuisiné au vin ? Raté. Il s’agit d’un croisement chimérique d’un lapin et d’un mouton (ovin). En ce qui concerne votre serviteur, le meilleur texte du recueil est « Petite Bosseuse », le seul qui échappe à toute cette logorrhée lexicale, et qui, de fait, se lit au fil des mots ainsi qu’il se doit. On a lu bien des essais sans autant de notes et de renvois…

Ce livre ne semble pas avoir été écrit pour nous, et moins encore pour les lecteurs de 1996, mais pour ceux de l’avenir, les lecteurs de l’époque où sont situés ces récits.

Paul Di Filippo a à cœur de nous présenter le background de son univers ribofunk, et c’est bien ce qui est intéressant. Dans la plupart de ces récits, il s’attarde surtout sur les prémisses, l’action principale, qui tient souvent du hard boiled, ne sert que de conclusion, sans que cela ne gêne le moins du monde. Si l’univers de Di Filippo diffère du cyberpunk par des choix d’options technologiques, biologiques et génétiques, plutôt qu’électroniques et cybernétiques, les points de vue économiques et politiques n’ont en rien changé : c’est un monde post-reaganien où les États tombent en déliquescence au profit de méga-corporations. Trente ans plus tard, dans un contexte de guerre de frontières à nos portes, le monde dépeint ne semble toutefois plus avoir la même pertinence.

À titre personnel, je n’ai pas du tout aimé. Mais on ne saurait toutefois le déconseiller. Il en va de Ribofunk comme de la Guinness : on aime ou on déteste, mais il faut y avoir goûté pour forger son opinion.

Broché, imprimé sur du beau papier dense, avec couverture à rabats, c’est un bel ouvrage pesant deux fois le poids de la plupart des livres comparables ; mais la maquette, pour moderne qu’elle soit, n’en est pas moins hideuse — avis personnel et relatif, bien entendu.

Jean-Pierre Lion

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