Théo VARLET
L'ARBRE VENGEUR
576pp - 26,00 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Depuis qu’il a dirigé sa première anthologie (Escales sur l’horizon, 1998), Serge Lehman a entrepris une tâche titanesque, à savoir définir ce qu’est la science-fiction et élucider l’ostracisme dont ce genre littéraire est affligé en France. Cela l’a amené à explorer des sentiers parfois périlleux — on n’a pas oublié le « Fil M » —, mais surtout à s’intéresser aux origines de la SF dans notre pays, ce qui a fait de lui, sinon un pionnier, du moins un compagnon de route de tous les savanturiers et autres rétrofictionautes qui ont ces dernières années remis au premier plan le merveilleux-scientifique initié par J.H. Rosny aîné, conceptualisé par Maurice Renard et illustré par quantité d’écrivains que l’on redécouvre aujourd’hui avec émerveillement — et on ne doute pas qu’en retour « nos vieux frères nous regardent », comme l’écrivait Olivier Girard dans l’éditorial de notre précédente livraison.
Ainsi, après Chasseurs de chimères (2006), La Guerre des règnes (2012, volume dévolu au seul Rosny aîné) et Maîtres du vertige (2021), dont l’introduction a été couronnée par un Grand Prix de l’Imaginaire, voici que nous arrivent ces Scribes des miracles, nouveau florilège de textes dont certains sont bien connus, alors que d’autres sont rares et même parfois introuvables. On y trouve pêle-mêle des lichens électrophages, une préfiguration de La Chose de Campbell, la musique des sphères, et cætera. Cela seul mérite le détour. Quant à savoir pourquoi il était et reste nécessaire de remettre ces œuvres en lumière, nous vous renvoyons à la critique de Chasseurs de chimères par Ugo Bellagamba parue dans notre numéro 45 (2). D’ailleurs, peut-on encore parler de critique, tant ce texte résonne comme un appel aux armes (de l’esprit) ?
Une tâche titanesque, écrivions-nous, mais peut-on dire qu’elle approche de son terme ? Presque. Le projet initial était de retracer l’histoire chaotique du merveilleux-scientifique jusqu’à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, illustrée par des textes pertinents, et ce volume semble se conclure en 1935, tout en laissant entrevoir l’arrivée d’écrivains faisant la transition entre l’avant et l’après-guerre : Jacques Spitz, René Barjavel, B.R. Bruss.
L’auteur et l’éditeur annoncent d’ores et déjà la parution d’un nouveau volume dans un avenir relativement proche. Serge Lehman va-t-il s’arrêter à cette tragique solution de continuité qu’est la guerre, ou bien, au contraire, va-t-il aborder les années 1950, qui sont celles de la découverte en France de la SF anglo-saxonne, alors florissante et parée de toutes les beautés exotiques que l’on imagine ? On me rétorquera que, pour cette période, le travail a déjà été fait, par la « Grande Anthologie de la science-fiction française » concoctée par Gérard Klein, Ellen Herzfeld & Dominique Martel (six volumes, 1988-2005). Mais il me semble que l’angle d’attaque choisi par Lehman n’est pas tout à fait le leur et qu’un examen minutieux du travail critique publié à l’époque dans les pages de la revue Fiction (je pense notamment aux articles de Jean-Jacques Bridenne) pourra apporter des réponses à bien des questions.
Quoi qu’il en soit, nous attendons la suite de pied ferme. Comme l’a écrit Samuel Johnson en 1750 : « On a moins souvent besoin d’aviser les hommes que de leur rafraîchir la mémoire. »
Jean-Daniel Brèque