Ursula K. LE GUIN
RIVAGES
304pp - 23,00 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Voici un livre dont vous lisez la critique dans Bifrost surtout parce que son autrice est la célébrissime Ursula K. Le Guin. Publié en 1991 aux USA, il n’a été traduit que cette année en français, au sein d’une collection de littérature générale. Et pour cause : ce n’est ni un roman de SF, ni de fantasy.
C’est toutefois un ouvrage fascinant, puissamment poétique. Le livre se compose de treize récits liés entre eux, brossant le portrait d’une petite ville fictive de la côte de l’Oregon : Klatsand. Dans cette bourgade se croisent différents personnages, autochtones ou touristes, femmes ou hommes, que Le Guin présente avec son talent particulier pour décrire en quelques phrases un type psychologique particulier. L’autrice excelle aussi dans l’évocation de situations significatives d’un émoi ou d’une pulsion que le personnage ignore encore lui-même : un homme, s’octroyant une échappée de quelques jours, se trouve mêlé à un groupe de touristes âgés venus pour une réunion de leur congrégation religieuse. Il n’en fait pas partie, mais tout le monde le croit. Aurait-il laissé filer trop de temps de sa vie ? Une femme, arrivée à Klatsand pour soigner sa mère malade, se lance dans la céramique et croise un artiste doué, mais frustre et fuyant les rapports humains que, contrairement à son art, il ne maîtrise pas. L’idylle potentielle tourne court, car aucun des deux ne sait voir la réalité de l’autre et sa souffrance cachée.
La dimension féministe de Le Guin, déjà présente dans ses grands cycles de SF et de fantasy, s’affirme ici avec une intensité nouvelle. Le sommet du recueil est atteint avec la novella « La maison Herne », qui retrace, sur quatre générations, la destinée de femmes liées à Klatsand depuis 1898. Ces voix se répondent à travers le temps, dans une narration éclatée et non chronologique.
Pourtant, cette liberté formelle et poétique, si elle révèle l’audace littéraire de Le Guin, peut aussi désarçonner. Là où les cycles de Hain ou de Terremer alliaient réflexion sociale et souffle narratif, Searoad privilégie la forme fragmentaire et la suggestion au détriment d’un fil conducteur clair. Le lecteur reste souvent à distance, observateur d’un monde qu’il ne peut pénétrer entièrement, tel un touriste de passage à Klatsand.
Kaléidoscope de scènes de vie plutôt que fresque cohérente, Searoad est une œuvre poétique qu’il faut savoir apprécier, déguster, avec l’aide précieuse de la traduction impeccable d’Hélène Collon. À ne pas mettre néanmoins entre toutes les mains : les néophytes ne s’y retrouveront sans doute pas.
Fabrice Chemla