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Les critiques de Bifrost

Sintonia

Audrey PLEYNET
LE BÉLIAL'
416pp - 22,90 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

La science-fiction stimulante, ouverte aux possibles, sans en occulter les aspects les plus anxiogènes, est devenue une denrée rare, dans nos contrées et ailleurs. Sintonia opte résolument pour cette approche, suscitant quelques réminiscences bienvenues qui réjouiront à la fois les amateurs de hard SF et les lecteurs attirés par des enjeux plus politiques et sociaux, voire par une certaine forme de poésie, celle d’un futur étrange et familier. Sur ces différents points, Audrey Pleynet coche toutes les cases d’une SF ambitieuse, ne lésinant pas sur le worldbuilding, avec un premier roman tenant toutes les promesses esquissées dans ses œuvres précédentes dans des formats plus courts.

L’effondrement promis, annoncé et attendu, s’est finalement produit, laissant le monde dans un piteux état. Guerre, pollution, pénurie et catastrophes écologiques ont fait plonger l’Amérique dans le chaos et basculer l’Afrique et l’Asie dans un angle mort. En Europe, Venise a survécu, prenant l’ascendant sur toutes les autres cités-États et usant de son influence pour prendre la tête de la renaissance nanotechnologique. La Sérénissime s’est hissée au sommet de tiges en nanotubes de carbone, troquant son union avec la mer contre un mariage de raison avec l’élément aérien. Elle a renoué avec son lustre d’antan, fondant sa puissance sur sa maîtrise des nanotechs. Pourtant, qui des guildes concurrentes, du Doge et de son conseil ou de la Pythie dont l’influence grandit sans cesse sur les esprits, détient les clés d’un avenir toujours incertain ?

Avant d’être le titre du roman d’Audrey Pleynet, Sintonia est surtout le nom d’une guilde de Venise dévouée à la cause de ses clients et à la pérennité de sa lignée. Cette sororité aux faux airs de Bene Gesserit entretient en effet avec les élites de la cité-État des relations contractuelles, usant du contrôle mental sur ses sœurs, mères et filles, pour mener à bien les missions d’assassinats qu’on lui délègue. Une activité très lucrative dans un monde où les machinations politiques sont le moteur de la concurrence et la manifestation de haines tenaces. Jusqu’au jour où les Sintonia deviennent elles-mêmes la cible d’une élimination en masse. Cet événement dramatique constitue l’épicentre d’une enquête pour les rares sœurs soldates ayant survécu. Qui les a trahies, et surtout pourquoi ? Tels sont les enjeux et le fil conducteur du roman. Par son truchement, on pénètre les arcanes des villes-tiges et des villes-bulbes, se familiarisant peu à peu avec une géopolitique conjuguant des éléments du passé et les avancées les plus pointues de la nanotechnologie. En compagnie de Talia, Azzura, Agnese et Reyna, on explore les coulisses du pouvoir de la Sérénissime, naviguant entre les différentes strates d’un monde marqué par un néo-féodalisme marchand impitoyable. Plus de quatre cents pages d’une intrigue resserrée, jalonnée de morceaux de bravoure, de violence, de complots, de secrets et de trahisons, ne dédaignant pas les sciences dures mais sachant se faire douce pour ménager des moments d’une beauté poétique transcendante.

Porté par toutes ces qualités, Sintonia s’annonce donc comme l’un des romans de la rentrée de l’Imaginaire à ne pas rater. Assertion non négociable.

Laurent Leleu

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