Yann BÉCU
L'HOMME SANS NOM
432pp - 23,90 €
Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120
De Yann Bécu, on avait beaucoup apprécié Les Bras de Morphée et L’Effet coccinelle, deux romans SF aussi frénétiques que déjantés écrits par le Boris Vian de la SF contemporaine. Qu’en est-il donc de Sous la brume, son nouvel ouvrage ?
France, 2090. Notre monde en pire. Et aussi deux vraies nouveautés par rapportà 2025. D’abord la BRUMEtm, une technologie mise au point par la société tchèque POSEIDON, permet de capter les sons enregistrés involontairement dans la peinture, l’encre ou la glaise lorsque celles-ci étaient fraîches. Un passage en BRUMEtm permet donc de restituer les sons qui environnaient un tableau, un manuscrit,unepoterie au moment de sa création. Au prix de la destruction de l’objet dont ne reste, après l’opération, qu’un peu de sable inerte et un cristal qui contient les pistes audio de l’environnement sonore de l’objet lors de sa genèse. Le cristal ainsi généré peut valoir très cher s’il contient des données audio antérieures à la date du premier enregistrement sonore — soit 1860 — et encore plus si le locuteur est célèbre. Effet pervers de la chose, si certains touchèrent le jackpot grâce à une vieillerie, il fallut vite établir une liste des objets d’art à protéger car essentiels à l’histoire de l’humanité, et créer une police spécialisée pour lutter contre les criminels sans scrupule qui organisent des captations clandestines dans des piscines remplies de BRUMEtm, au prix de l’existence d’œuvres inestimables et souvent de la santé mentale des intervenants.
Ensuite, et c’est presque secondaire même si ça pourrit la vie,leséruptionssolaires deviennent de plus en plus problématiques dans un monde toujours plus électrifié et connecté.
Dans ce monde rieur de 2090, Sousla brume est l’histoire d’Arthur, qui rêve de s’enrichir grâce à une croûte passée de main en main dans sa famille depuis 1812, de Manon, qui traque les cupides destructeurs d’objets d’art, et de quelques autres qui, eux, sont de l’autre côté de la barrière. Mais aussi —les choses deviennent de plus en plus claires au fil des chapitres — d’un complot ? d’un trafic ? d’un détournement ? Dont il faudra que protagonistes et lecteurs comprennent les tenants et les aboutissants.
Commençons par ce qui est réussi. Yann Bécu, dans ce nouveau roman, fait toujours preuve de l’humour, de la vivacité, de la légèreté pétillante qui le caractérisent. De plus, et c’est sans doute la grande force de Sous la brume, il fait un minutieux travail de worldbuilding grâce à une myriade de détails qui permettent au lecteur de s’immerger en 2090. Un monde dans lequel IA et robots ont remplacé la plus grande partie du travail humain, laissant la majorité de l’humanité vivoter d’un modeste revenu universel. Un monde qui a adopté le crédit social à la chinoise, et dans lequel une partie des revenus n’est perçue que sous condition de dépense rapide. Un monde où l’eau est rationnée au point qu’une douche de plus de deux minutes est un luxe. Réussie, enfin, l’émotion que Bécu insuffle a ses personnages, juste et touchante.
Mais il y a aussi ce qui l’est moins. De fait, deux problèmes se posent à Sous la brume. D’abord, le roman est incontestablement trop long. Si aucune scène n’est superflue, toutes sont trop longues, toutes abusent de ping-pong verbaux et de cogitations qui les étirent au point qu’on risque fort de sauter certains passages pour accélérer une lecture qui pourtant intéresse — conséquence seconde de ce fait : on avance longtemps sans savoir précisément où on va, au point que le risque de décrochage existe. Deuxième défaut : la fin redistribue tant les cartes qu’elle tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. De plus, elle neutralise largement l’intérêt de l’un des fils du récit qui servait donc principalement d’écran de fumée.
Le tout donne un roman moins réussi que ses deux devanciers. La plume y est, le worldbuilding aussi, mais l’histoire, elle, est bien moins convaincante. Entre ses idées,Bécu n’a pas su trier.
Éric Jentile