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Les critiques de Bifrost

Stoker et Dracula. La fabrique d’une légende

Vincent TASSY, Morgane CAUSSARIEU
ACTUSF
400pp - 21,90 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

[Critique commune à Dracula à Istanbul.]

Après un volumineux ouvrage examinant la figure du vampire sous toutes ses coutures — Vampirologie, récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire 2023 —, Adrien Party, fondateur du site vampirisme.com et spécialiste du sujet, revient aux affaires avec un nouvel essai se focalisant cette fois sur le représentant le plus connu du genre et son créateur : Stoker & Dracula, la fabrique d’une légende. Tout est dans le titre. Au fil des cinq cents pages du livre, Party s’attache à brosser le portrait de Bram Stoker, tout à la fois homme de loi, homme de théâtre et homme de lettres, de reconstituer la genèse de Dracula, de présenter les sources documentaires de l’auteur, de discuter la réception critique du roman à sa parution, ou de s’intéresser à la figure de Vlad III l’Empaleur, la très vraisemblable source d’inspiration historique de l’auteur. C’est aussi l’occasion de battre en brèche des idées reçues, notamment la croyance selon laquelle le roman aurait été mal accueilli à sa sortie (non). De nombreuses interviews rythment l’ouvrage, comme Dacre Stoker, arrière-petit-neveu de Bram et auteur d’une suite récente à Dracula, ou différents universitaires versés dans les Dracula studies, ce qui permet de constater que certains questionnements ne font pas l’unanimité. Stoker & Dracula s’intéresse également aux nombreuses traductions du roman, avec le cas particulier de ses « adaptations » dans d’autres langues, comme l’islandais, le suédois ou le turc. L’essai se montre passionnant et tutoie l’excellence. On aurait juste apprécié un suivi éditorial un peu plus poussé (harmonisation des titres VO ou VF, italiques parfois manquants, notes d’un voyage de l’auteur en Roumanie en 2005 datées de 2025…).

Les adaptations, donc : ActuSF a eu la bonne idée de faire paraître, en même temps que l’essai d’Adrien Party, Dracula à Istanbul, du romancier et poète turc Ali Riza Seyfi. Plutôt que de traduire respectueusement le roman de Stoker, Seyfi l’a adapté à la mode turque, jusqu’à le signer de son propre nom. L’action est déplacée dans la métropole turque, les personnages sont renommés : pas de Jonathan Harker, de Mina, de Dr Seward ou de Van Helsing, mais Azmi Bey, Güzin, le Dr Afif Bey et le Dr Resuhî, etc. L’histoire reste la même, à quelques simplifications près : exit Renfield, l’échouage du Demeter ou le dénouement en Transylvanie. L’auteur remplace les croix chrétiennes par des Corans, tout aussi efficaces contre les vampires, fait des protagonistes des héros portés par un patriotisme enthousiaste et, surtout, rattache la figure de Dracula à celle de Vlad l’Empaleur, grand pourfendeur de Turcs au xve siècle. Soyons honnêtes : ce Dracula à Istanbul n’est pas très intéressant en tant que tel, mais vaut surtout comme curiosité historique. Le lecteur pourra s’amuser à jouer au jeu des sept différences avec l’original.

Le hasard faisant bien les choses, Dracula est reparu en ce même mois d’octobre 2025 chez Folio, dans la très bonne traduction d’Alain Morvan (évoquée dans son édition en « Pléiade », Dracula et autres écrits vampiriques — cf. critique dans notre numéro 95).

Vampirologues, vous avez de quoi vous faire les dents…

 

Erwann Perchoc

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