John SCALZI
L'ATALANTE
320pp - 22,50 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
John Scalzi nous a habitués à tout tenter, tout oser. Quand il ne se lance pas dans le space opera, il explore des territoires variés qu’il aborde avec bonne humeur et légèreté. Trop, parfois. Dans son dernier roman, Superméchant débutant, il faisait parler des chats dans une parodie de livre d’espionnage. Mais avec Viser la Lune, il atteint des sommets. Le postulat de base est aussi simple qu’extravagant : un jour, sans aucune explication lo- gique, notre satellite naturel voit sa composition se transformer radicalement. Sa surface grise est remplacée, de même que tout l’intérieur, par du… fromage. Lequel ? Mystère. Cela devient d’ailleurs une question tellement sensible que les experts de la NASA tentent d’imposer l’appellation « matière organique » pour éviter ce terme trop connoté. Mais tout de même, oser écrire un roman entier, d’une taille raisonnable, sur un tel sujet, s’avérait pour le moins risqué. Eh bien, aussi étonnant que cela puisse paraître, Scalzi y est parvenu. Viser la Lune s’avère un récit rondement mené et, surtout, bien moins superficiel et stupide que son sujet pourrait le laisser penser.
En effet, à partir de ce point de départ totalement loufoque, l’auteur se demande très sérieusement comment aurait réagi la société (américaine, il n’est pas allé jusqu’à s’interroger sur les réactions du reste du monde). Que ce soit, bien sûr, les scientifiques, qui sont dépeints de façon assez réaliste et pas trop stéréotypée, prudents et dans l’attente d’observations fiables avant d’émettre la moindre hypothèse. Mais aussi les gens « du commun ». Avec une préférence pour le public cultivé. Quand il écoute des gens discuter dans un dîner typiquement américain, ce sont d’anciens professeurs d’université. Pas forcément le public de Donald Trump. D’ailleurs, son ancien allié, Elon Musk, est de la partie, sous le nom de Jody Bannon. À savoir un milliardaire borné incapable de supporter qu’on lui refuse ses caprices. Et qui n’accepte aucune concurrence, à l’image des autres membres de son « club » d’égoïstes fortunés. Aussi met-il tout en branle pour être le premier à poser son pied sur cette surface inédite. John Scalzi se fait un malin plaisir de dégommer certaines attitudes, de ridiculiser certaines catégories de personnes. Pas toujours avec finesse (on retrouve quelques rares blagues du niveau de Redshirts, par exemple — cf. Bifrost 71). Mais non sans plaisir, et cela se voit. Ainsi, politiques et milliardaires en prennent pour leur grade, et copieusement.
Cependant, John Scalzi ne se cantonne pas à ces « attendus ». Il plonge davantage dans le quotidien de ses concitoyens et se questionne sur ce que l’on peut ressentir dans de tels moments, sur les doutes et les choix qui s’imposent d’eux-mêmes. Sur le courage et sur les lâchetés. Sur le devenir d’une société dont on vous annonce qu’elle a changé, voire qu’elle est en danger. Un peu comme dans le film Don’t look up qui a tant fait parler de lui, avec un point de départ plus extravagant, mais avec autant — et peut-être même davantage — de profondeur. Car Viser la Lune, sous les atours d’une pochade, offre des remarques et des observations terriblement pertinentes qui obligent à se regarder soi-même en se demandant le plus sérieusement du monde ce qu’on ferait si, un jour, la Lune se transformait bel et bien en fromage…
Raphaël Gaudin