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Les critiques de Bifrost

Sur deux planètes

Kurd LASSWITZ
C&F Editions
610pp - 27,00 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

Dans notre précédent numéro, nous évoquions les premières traductions françaises de Sur le globe d’argent de Jerzy Zulawski, œuvre majeure de la SF polonaise parue au tout début du XXe siècle, et Mont mers et géants, fresque des temps futurs signée Alfred Döblin publiée en 1924. Dans le même registre de proto-SF, c’est en ce printemps qu’est paru Sur deux planètes de Kurd Lasswitz, auteur que l’on surnomme volontiers le Jules Verne de langue allemande. Si quelques nouvelles éparses avaient été traduites çà et là, cet épais roman était demeuré inédit de ce côté-ci du Rhin pendant près de 130 ans. Voilà un oubli enfin réparé.

Paru un an avant La Guerre des mondes de H.G. Wells, Sur deux planètes s’intéresse lui aussi à la planète rouge. Tout commence par l’expédition de trois explorateurs allemands, Saltner, Grunthe et Torm, dont l’ambition est d’atteindre le pôle Nord géographique en ballon. Au moment où ils touchent au but, les compères découvrent une île de toute évidence artificielle. Là, leur aéronef se retrouve soudain aspiré dans les hauteurs de l’atmosphère par un phénomène inexpliqué… puis retombe. Tandis que Torm est porté disparu lors du crash, Saltner et Grunthe sont sauvés par les occupants de l’île, tout droit venus de Mars. Ces Martiens disposent d’une technologie incomparablement supérieure et, sur le plan sociétal, se montrent également plus avancés — les quelque cent cinquante nations de la planète rouge connaissent la paix depuis plusieurs siècles. Saltner et Grunthe bénéficient de l’hospitalité martienne, et sont même (fortement) invités à se rendre sur la planète rouge. Ce qu’ils font, afin d’admirer la société martienne et de nouer quelques relations amoureuses. Dans le même temps, un vaisseau martien est repéré au large du pôle par un navire britannique, et la présence des nouveaux venus est révélée au monde entier. S’ensuit alors un intense jeu diplomatique entre les puissances terriennes — Angleterre, France, Allemagne, Russie — et martiennes. La fière Albion persistant, dans un orgueil obstiné, à ne pas se soumettre aux exigences des Martiens, la voilà victime d’un blocus. Néanmoins, la pax martiana n’est pas du goût de tout le monde, surtout quand la tutelle au départ bienveillante se mue en oppression… Une guerre des mondes se profile-t-elle ?

Il est tentant de comparer le classique de Wells avec le roman de Lasswitz : après tout, les deux sont parus dans les dernières années du XIXe siècle, à un moment où la domination anglaise sur le monde était remise en question. Les deux écrivains se sont basés sur les connaissances de l’époque : Mars est sillonnée de canaux, l’espace n’est pas vide mais contient de l’éther, etc. Néanmoins, là où Wells présente une intrigue vue par le petit bout de la lorgnette, Kurd Lasswitz opte pour un récit plus ample, riche en rebondissements et qui, grâce à sa traduction alerte, ne sent guère la poussière. À tout le moins pourra-t-on reprocher à Sur deux planètes une deuxième moitié moins prenante que la première. Toutefois, au-delà du plaisir de ce récit feuilletonnesque et du catalogue d’inventions science-fictionnelles, le fond n’est pas en reste : Mars est présentée comme un monde utopique, illustrant la foi de Lasswitz dans le progrès scientifique comme garant du bonheur de l’humanité… du moins, si cette dernière parvient à contenir ses pulsions guerrières.

En somme, grâce soit rendue aux éditions C&F d’avoir enfin traduit ce classique de la SF de langue allemande !

Erwann Perchoc

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