Kelly LINK
ALBIN MICHEL
734pp - 29,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
On avait découvert Kelly Link au travers d’un recueil, La Jeune détective et autres histoires étranges, chez Denoël « Lunes d’Encre », en 2008 (critique in Bifrost n°51), du temps où la collection était dirigée par Gilles Dumay. Livre qui avait connu un beau succès critique, mais resté sans lendemain (sans doute en raison de ventes insatisfaisantes). C’est désormais du passé, puisque le même Gilles Dumay, fidèle, publie aujourd’hui The Book of Love au sein d’Albin Michel Imaginaire. Sur la forme, difficile de faire plus différent : au recueil succède un gros pavé de plus de 700 pages. D’un point de vue thématique, en revanche, la filiation est un peu plus évidente : les « histoires étranges » du recueil ont effectivement une parenté certaine avec l’histoire de ces quatre jeunes gens, Laura, Daniel, Mohamed dit Mo, et Bowie, qui reviennent d’entre les morts. Sans savoir d’ailleurs comment ils sont morts, ni pourquoi c’est leur prof de musique, M. Anabin, qui les a réveillés. En définitive, Bowie ne sait pas non plus qui il est exactement. Un M. Anabin qui, décidément, semble doué de pouvoirs extraordinaires, puisque, outre le don de résurrection, il est capable de faire croire à toute la ville que les jeunes gens reviennent d’une année passée à étudier en Irlande. Anabin qui semble aussi avoir un opposant, un double maléfique, Bogomil, capable de se transformer en chien et en oiseau. Et qui prédit que, de nos jeunes protagonistes, si deux resteront sur place, deux retourneront au néant…
Ce roman prend la forme d’une chronique de la vie à Lovesend, Massachussets ; dans cette petite communauté, tout le monde connaît tout le monde, ou peu s’en faut, aussi le retour des quatre morts va retisser les liens entre les nombreux protagonistes qui peuplent ces pages. Kelly Link prend le temps de nous décrire les habitudes des uns et des autres, leurs petites joies, leurs détresses personnelles, tout ce qui rend chaque être humain unique, en somme. Roman choral qui offre à chacun une parole égalitaire, quand bien même on y est rejeté pour sa couleur de peau et ses différences, The Book of Love, dont tous les chapitres s’intitulent « le livre de… », nous fait pénétrer dans cette communauté dès les premières pages, comme si on y habitait depuis longtemps, pour ne plus nous lâcher. Il ne s’y passe pas grand-chose au début, et le mystère reste longtemps opaque, mais cela offre le loisir de s’attacher peu à peu aux personnages, à leurs relations amoureuses, avant que les révélations ne commencent à tomber et que l’on comprenne les enjeux derrière Anabin, Bogomil, les autres créatures qui leur sont proches, et bien sûr la résurrection de Laura et consorts. Le rythme va alors crescendo, jusqu’à l’inévitable climax où les masques tombent. On navigue quelque part entre Stephen King, pour la description d’un groupe d’adolescents / jeunes adultes et de sa dynamique interne, et Neil Gaiman, pour les figures magiques (Anabin, Bogomil...) et le sentiment qu’on ne voit qu’une partie de la réalité, un peu comme dans American Gods, le tout bercé par un humour tout à la fois ironique et tendre. Beaucoup de digressions semblent faire perdre de vue le motif principal, mais elles ne font que raviver l’attachement du lecteur à ces personnages jetés dans des montagnes russes émotionnelles qui les transformeront à tout jamais, les révélant à eux-mêmes et à leur entourage. D’une grande sensibilité, parfaitement rendue par la traduction de Michelle Charrier, The Book of Love marque ainsi de très belles et inattendues retrouvailles avec Kelly Link, 18 ans après La Jeune détective. Espérons qu’il s’écoulera moins de temps avant le prochain opus.
Bruno Para