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Les critiques de Bifrost

The River Has Roots

Amal EL-MOHTAR
J'AI LU
160pp - 12,90 €

Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122

Quel bonheur de retrouver Amal El-Mohtar, dont l’écriture témoigne à elle seule d’un véritable amour de la langue. Déjà manifeste dans Les Oiseaux du temps (co-écrit avec Max Gladstone, cf. critique dans notre n° 104), la virtuosité de l’autrice canadienne attestait d’un talent particulier : celui de transmettre, au-delà de l’histoire elle-même, quelque chose de plus fondamental et viscéral capable d’atteindre un lecteur à qui les tenants et aboutissants du récit échapperaient pourtant. Peut-être est-ce encore cela que l’autrice explore dans The River Has Roots, à travers cette histoire de deux sœurs inséparables : l’essence des mots, l’universalité lovée en chacun d’eux, leur infini pouvoir de créer du lien entre personnes, lieux et époques.

Esther et Ysabel appartiennent à une famille travaillant depuis plusieurs générations à planter et prendre soin de saules enchantés servants à la confection de biens divers. Une partie du soin apporté aux arbres des Hawthorn consiste à chanter pour eux chaque jour, matin et soir. Une tradition à laquelle les deux sœurs, réputées pour la façon dont leurs voix s’accordent merveilleusement lorsqu’elles chantent ensemble, se dévouent tout particulièrement. Dans ce monde où les mots ont le pouvoir de modeler littéralement la réalité, le savoir-faire des Hawthorn est aussi respecté que leur domaine est convoité. Aussi la vie des deux jeunes filles bascule quand Esther, courtisée par un voisin, finit par refuser ses avances incessantes une bonne fois pour toutes…

Entre conte, poème et chant, The Rivers Has Roots s’avère une extraordinaire ode au langage, à son rythme, sa musique et sa richesse. Afin de donner toute sa dimension à la magie des mots, véritable chef d’orchestre de ce récit, l’autrice puise dans un registre merveilleux très attaché à la nature et qui n’est pas sans évoquer le folklore irlandais. La langue y devient alors plus qu’un simple instrument de narration : elle est un protagoniste à part entière, une toile vivante dont la trame s’entremêle avec l’histoire qu’elle déroule en même temps qu’elle l’incarne, et dont elle est à la fois l’expression et la clé. Lire Amal El-Mohtar, c’est contempler un métier à tisser le langage, observer un motif extraordinaire et toujours changeant entre les doigts d’un artisan donnant vie à la matière. Les illustrations de Kathleen Neeley, pour ne rien gâcher, participent de ce voyage enchanteur : on croirait presque entendre, d’une page à l’autre, les branches des saules bruisser au vent et la rivière suivre son cours.

 

Camille Vinaud

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