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Les critiques de Bifrost

Traduire au futur

Alice RAY
LE BÉLIAL'
256pp - 19,90 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

La traduction d’une œuvre constitue un exercice périlleux et difficile. Elle doit savoir se faire oublier, être invisible tout en se montrant aussi fidèle que possible, et révéler à ses destinataires l’œuvre dans ses multiples nuances. Un exercice plus complexe encore en science-fiction, où la créativité s’exprime par les situations, les péripéties, les concepts, mais aussi par l’intégralité du monde évoqué par le créateur. Avec Traduire au futur, Alice Ray nous livre ici un ouvrage abordant tous les aspects conceptuels et techniques de la traduction des œuvres du champ de la SF… et le voyage s’avère tout simplement passionnant.

Il débute par un rappel succinct de l’impact que la traduction de SF a eu sur le renouveau de cette dernière en France, lorsque les ouvrages historiques venus des US ont traversé l’Atlantique. Sont abordés également les concepts-clé de la théorie de la SF, avec le « cognitive estrangement » et le « novum » selon Darko Suvin, ainsi que l’importance du « megatext » évolutif mis en évidence par Damien Broderick. L’autrice se concentre ensuite sur la créativité linguistique en traduction de SF : comment sont construits et traduits les « termes-fiction », si utiles dans la création du novum, et qui prendront place dans le megatext commun ? Comment traduire les mots scientifiques et techniques, ainsi que le « technobabillage » sans qu’il tourne au ridicule ? Quels sont les problèmes spécifiques que pose la traduction de la SF humoristique ?

La défamiliarisation linguistique est un sujet plus complexe posant des problématiques particulières lors de la traduction. En s’appuyant sur des exemples précis, comme Efroyabl Ange 1 (Iain Banks) ou Cartographie des nuages (David Mitchell), Alice Ray montre comment la créativité des traducteurs a pu rendre l’évolution à long terme d’une langue en la passant dans une autre, dont les bases étymologiques et grammaticales sont très éloignées. Les contraintes différentes auxquelles les traducteurs font face lors de la traduction de dialogues de films sont mises en lumière, avec des solutions différentes selon qu’il s’agisse de sous-titres ou de versions françaises. Le problème épineux de la traduction du genre est également examiné : comment traduire sans trahir Becky Chambers, Ann Leckie ou Ada Palmer ?

Une traduction est aussi comme une œuvre, avec une histoire, des références inscrites dans le temps. Il est donc parfois opportun de réviser une traduction, voire de retraduire intégralement. Le problème du respect du megatext prend alors ici toute son acuité. Loin de se cantonner aux romans et nouvelles, Alice Ray aborde également la traduction et retraduction des comics, avec les difficultés spécifiques qu’elles posent en termes de concision et de dialogue entre le texte et l’image.

Pour finir, après avoir détaillé tous les aspects de la traduction de la SF, l’autrice aborde l’aspect de la traduction en SF. Les langues universelles, les machines à traduire ou les implants linguistiques y sont légion. Beaucoup plus rares sont les œuvres qui prennent le thème de la traduction comme levier narratif. Que nous apprennent-elles sur la vision qu’ont les auteurs de ce processus ?

On émerge enchanté de ce voyage en immersion au pays des langues. Alice Ray fournit tout au long de son essai fort didactique un grand nombre d’exemples pour étayer son propos, et s’appuie sur une bibliographie plus que conséquente : romans et nouvelles, bien sûr, mais également films et séries, bandes dessinées et comics, jeux vidéo… aucun des modes d’expression de la SF n’est laissé dans l’ombre. D’une lecture fluide (même s’il faut quelquefois un peu s’accrocher), l’ouvrage examine tous les aspects de la traductologie dans le domaine de la science-fiction. Après l’avoir étudiée, vous ne lirez plus un roman étranger de la même manière, foi de C3PO !

Fabrice Chemla

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