Jerzy ZULAWSKI, Stanislas LEM
TOUTE CHOSE
612pp - 25,00 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Il est de ces ouvrages qui restent inédits en français pendant des décennies, sous prétexte qu’ils sont écrits dans une langue dite rare. La Trilogie lunaire de Jerzy Żuławski (grand-oncle du réalisateur Andrzej Żuławski, qui fera un film de ladite Trilogie) en relève, et grâce soit rendue à l’éditeur, traducteur et écrivain Tomasz Cichawa pour avoir rendu disponible ces textes dans la langue de Molière. Trois romans, donc, publiés au début du xx e siècle, avant que leur auteur n’ait la triste idée de mourir d’un typhus contracté sur le front de la Première Guerre mondiale.
Volume initial de la trilogie, Sur le globe d’argent (1903) se déroule cinquante ans après deux expéditions lunaires, qui ont eu lieu elles-mêmes cent dix ans après la mort de Jules Verne (qui décédera, rappelons-le, en 1905). Des expéditions désormais bien oubliées, jusqu’au moment où une petite sphère métallique s’écrase sur Terre et s’avère contenir le manuscrit partiellement brûlé de Jan, l’un des membres de la première expédition. Ils sont cinq — quatre hommes et une femme, Marthe — à partir à bord d’un missile, tiré par un canon gigantesque. Les cinq deviennent vite quatre après le décès de l’un d’eux à l’alunissage. Les survivants cherchent à atteindre la face cachée de la Lune, mais le chemin est accidenté, le chaud extrême du jour lunaire et le froid sévère de la nuit sont difficiles à supporter, et les réserves d’oxygène s’épuisent. Une fois la face cachée atteinte, dotée d’une atmosphère respirable, les survivants peuvent souffler… mais les passions humaines ne sont pas moins dangereuses que les périls lunaires.
Avec Sur le globe d’argent, Jerzy Żuławski s’inscrit dans les traces de Jules Verne — dont il emprunte le moyen d’accès à notre satellite — et H. G. Wells, tâchant de se montrer le plus précis possible d’un point de vue scientifique, au regard des connaissances de l’époque s’entend. De ce point de vue, la première partie du roman est fascinante. L’auteur laisse davantage de place à l’imagination dans les parties suivantes, où l’on voit un début de civilisation humaine essayer de prospérer sur la face cachée… mais les perspectives sont peu réjouissantes, tant ces humains sélénites sont petits, veules, volontiers sectaires. La seule véritable ombre au tableau de ce roman est le sexisme, typique de l’époque : si on sait gré à Żuławski d’avoir placé une femme d’origine indienne dans son expédition, les réflexions de son narrateur et de son comparse sur leur besoin de posséder Marthe — qui n’en demande pas tant — agacent vite.
Changement de ton pour les suites. Vainqueur (1910) se déroule plusieurs siècles après les événements du premier volet. Contre toute attente, la civilisation humaine lunaire a survécu, mais le récit de leurs origines terrestres s’est perdu, tenant désormais de la légende. Or, voilà qu’un Terrien débarque sur la face cachée : Marek. Pour certains, il est « Vainqueur », individu mythique qui viendra les délivrer du fléau que sont les cherns, de féroces autochtones insectoïdes. Grand, fort, charismatique, Marek va venir en aide à cette population humaine, mais si la plupart voient en lui le messie attendu, d’autres le tiennent pour un imposteur. À partir de là, les choses ne peuvent que mal se passer et, comme les frères Strougatski le formuleront adroitement : il est difficile d’être un dieu. Vainqueur surprend par sa modernité, tant dans le discours que l’écriture (un effet de la traduction ?). On ne peut pas en dire autant de Sur la vieille Terre (1911), qui se déroule sur notre bonne vieille planète. Notre monde est devenu une utopie, ou presque : plus de travail pénible, mais une société demeurant très hiérarchisée. On y suit entre autres les démêlés de Jacek, le meilleur ami de Marek, inventeur ayant mis au point un appareil capable de désintégrer la matière, ainsi que de deux humains lunaires ayant atterri par erreur. L’action louvoie entre vaudeville et critique sociale, mais, faute de focalisation, le roman suscite vite l’ennui — dommage.
Il est à craindre que cette œuvre étonnante, surtout au vu de son âge, n’intéresse que les amateurs de SF ancienne. Pourtant, ces trois romans sentent moins la poussière que le régolithe lunaire, et à ce titre, la Trilogie lunaire mérite d’être (re)découverte.
Erwann Perchoc