Mariana ENRIQUEZ
LE SOUS-SOL
336pp - 23,50 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Après avoir raflé un Grand Prix de l’Imaginaire avec Notre part de nuit (voir Bifrost n° 105), nous avoir sombrement régalés de deux recueils de nouvelles et fait un détour par la biographie, Mariana Enriquez revient avec douze nouvelles davantage portées vers le lyrisme. Dans Un lieu ensoleillé pour personnes sombres (récompensé par le prix World Fantasy 2025), on ne retrouve plus la trace de ce comique macabre ou trash retentissant que l’on pouvait relever dans les recueils précédents — on y voyait un SDF maudire par vengeance un quartier peu accueillant en y déféquant de manière spectaculaire, des adolescentes faire peu de cas à la vue de leurs potes dévorés par des chiens et rentrer à la maison l’air de rien.
Un lieu ensoleillé… s’ouvre avec « Mes morts tristes ». Cette nouvelle traitant de misère sociale relate les efforts d’une médecin au seuil de la retraite, qui parle aux fantômes de victimes de mort violente de son quartier. Une entrée en matière presque tendre, avant de rentrer dans le dur. Ici, le souvenir et la mémoire des disparus planent sur la quasi-totalité des récits. L’espace même porte tout au long du recueil les stigmates de la guerre politique sale, les édifices sont pour la plupart des vestiges de la dictature, des bâtiments utilisés à des fins concentrationnaires, des centres de tortures. La décrépitude est omniprésente ; les demeures splendides et les palais que les personnages arpentent ou habitent sont autant de souvenirs moisis de l’exploitation, des privilégiés de la dictature. En beaucoup de points, l’atmosphère est semblable à celle dans laquelle évoluent Juan et Gaspard dans Notre Part de nuit. Le seul récit à échapper à cette géographie argentine du souvenir est la nouvelle éponyme, qui traite de l’affaire Elisa Lam, jeune fille retrouvée morte dans la citerne d’un hôtel de Los Angeles, un événement devenu légende à échelle mondiale. Sa protagoniste se déplace dans les rues nocturnes de Los Angeles, peuplées de SDF toxicomanes — rappel implacable que s’il y a un tiers monde, il est dans les rues américaines plus que partout ailleurs. Outre le souvenir, les absents et les vestiges décrépits, l’horreur se manifeste dans ce livre sur le corps des femmes : celui d’Elisa Lam, abandonné dans une citerne pour y pourrir, ceux mutilés par des robes maudites dans « Différentes couleurs composées de larmes », ou encore, dans « Le Malheur sur le visage », les traits de trois générations de femmes qui s’effacent et qui poussent ces dernières, marquées par le viol, à la mort. Ce body horror féministe n’est pas sans rappeler Ainsi naissent les fantômes de Lisa Tuttle, recueil distingué en son temps par le GPI.
Un lieu ensoleillé pour personnes sombres rappelle qu’il y a un seul dénominateur commun dans l’histoire des dictatures, des meurtres ou de la honte : les femmes. Mariana Enriquez le fait subtilement, en nous menant parfois au seuil de la nausée. Mais elle le fait bien, avec une écriture fluide dont le style alterne entre lyrisme de velours et une simplicité clinique de thanatopractrice.
Pierre Constantin