Connexion

Les critiques de Bifrost

Un regard en arrière

Manuel CERVERA-MARZAL
AUX FORGES DE VULCAIN
368pp - 22,00 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

Paru en 1888 outre-Atlantique, Looking Backward, 2000 to 1887 a été publié plusieurs fois dans nos contrées, bénéficiant de deux traductions sous différents titres. Celle de Francis Guévremont est sans aucun doute la plus complète. Le présent ouvrage est d’ailleurs déjà paru une première fois aux Forges de Vulcain. Pour l’occasion, en plus de changer la couverture, l’éditeur a ajouté une préface de William Blanc et une postface de Manuel Cervera-Marzal. Un historien et un sociologue pour souligner l’importance dans l’histoire politique d’un livre dont le succès à l’époque lui a permis de faire jeu égal avec La Case de l’oncle Tom de Harriet Beecher Stowe, illustrant en-cela la montée de la critique socialiste face au triomphe de l’industrialisation. Entre anticipation rétro et fable politique, Un regard en arrière ne brille pourtant pas pour ses qualités narratives. Bien au contraire, didactisme et démonstration théorique prévalent, réduisant l’aspect romancé à la portion congrue. Et encore faut-il supporter les clichés très datés d’une écriture pesante. À vrai dire, le livre d’Edward Bellamy s’apparente surtout à un essai politique déroulé sur le mode d’une anticipation fantasmée.

La situation de départ, le réveil de Julian West, gentlemen de la fin du xixe siècle, en l’An 2000, au terme de plus de cent années de léthargie, n’est en effet qu’un prétexte permettant à l’auteur de dévoiler sa vision d’un monde socialiste résolument urbain, étatique, productiviste et collectiviste. À mille lieues des propositions hétérodoxes d’autres socialistes de l’époque, tel William Morris, dont l’œuvre figure également au catalogue de l’éditeur. À y regarder de plus près, l’An 2000 d’Edward Bellamy ressemble plus à une évolution douce du capitalisme, déchargé de ses aspects les plus nuisibles : concurrence, individualisme, propriété privée et agressivité. Un État fort, soucieux de l’intérêt général, y semble plus digne de confiance et plus préférable que des syndicats considérés comme des fauteurs de troubles. Bref, Edward Bellamy est à l’image de son milieu, soucieux de progrès social et économique, mais méfiant face aux « émotions » des classes laborieuses. En dépit de ce bémol, Un regard en arrière recèle cependant quelques fulgurances notables, en particulier cette vision urbaine de l’avenir. À l’heure des mégapoles mondiales, on ne peut que constater l’acuité de cette anticipation, même si la ségrégation socio-spatiale y prévaut en lieu et place de l’utopie bienveillante et égalitaire esquissée par l’auteur.

À défaut de s’enthousiasmer pour ce livre daté, reconnaissons donc à Un Regard en arrière de proposer une alternative au Talon de fer de Jack London et à La Jungle d’Upton Sinclair, même si l’anticipation d’Edward Bellamy n’a plus désormais qu’une valeur au mieux patrimoniale, au pire anachronique.

Laurent Leleu

Ça vient de paraître

Où repose la hache

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
PayPlug