Lavie TIDHAR
LE BÉLIAL'
112pp - 11,90 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
La nostalgie semble être un moteur puissant chez Lavie Tidhar. Nostalgie de la science-fiction lue durant son adolescence que l’on retrouve dans le diptyque Central Station/ NEOM. Nostalgie des films noirs à l’image de Casablanca, Le Port de l’angoisse ou Le Troisième homme , auquel on pense immédiatement avec la grande roue érigée dans le centre de Londres pour attirer le touriste. L’uchronie est également un ressort important dans son écriture, de même que la judéité dans toute sa douloureuse histoire et ses contradictions mortifères actuelles au Moyen-Orient. Une espèce en voie de disparition semble proposer un condensé de toutes ces thématiques. À l’instar du roman de la série télé SS-GB, le récit nous confronte à une cité de Londres sous occupation nazie. Par un hasard de l’Histoire dont l’uchronie a le secret, l’Allemagne a conquis en effet Albion sans coup férir. La famille royale a disparu, le gouvernement a été remplacé par un statut de protectorat du Reich, plaçant sous la coupe de l’occupant une population résignée, condamnée à vivre d’expédients et de compromissions. Lorsque Gunther Sloam débarque d’un avion de transport de la Luftwaffe, il découvre ainsi une cité exsangue n’étant plus que l’ombre d’elle-même. Mais le vétéran a vu bien pire sur le front de l’Est, et de toute façon, il n’est pas venu pour faire du tourisme, mais pour secourir Ulla Blau, un amour de jeunesse qui a longtemps fait battre son cœur de scénariste pour le cinéma. À son arrivée, l’ex-actrice pointe pourtant aux abonnés absents, lui faisant craindre le pire. Une inquiétude confirmée lorsque la police repêche son corps dans la Tamise. Coupable idéal de ce meurtre crapuleux, Sloam s’entête à éclaircir cette affaire, en dépit de la surveillance de l’inspecteur de la Gestapo Tom Everly qui, paradoxalement, lui laisse le champ libre.
Une espèce en voie de disparition est une formidable novella d’atmosphère où Lavie Tidhar transpose les codes du film noir dans le contexte d’une cité de Londres sous le joug de l’occupation. Duplicité et double/trouble jeu sont évidemment au rendez-vous d’une intrigue racontée d’un point de vue extérieur, celui de l’inspecteur Everly, dont les réelles motivations restent cachées jusqu’au twist final. Dans les décombres du Londres de l’après-guerre, entre taudis et clubs louches, Sloam ne renonce cependant pas à clarifier les zones obscures de la vie d’Ulla, femme fatale dont l’absence marque les esprits de tous. Il se frotte ainsi aux truands, profiteurs et escrocs qui évoluent dans les bas-fonds de l’ancienne capitale, semant les cadavres sur sa route comme un petit poucet désabusé, convaincu que s’il ne changera rien à la marche du monde, il peut au moins rendre justice à son ancien amour. Voici donc de quoi réjouir l’amateur de romans noirs et peut-être celui d’histoire alternative s’il ne craint pas l’hybridation des genres. En tout cas, on lui conseille d’essayer, même s’il affecte de jouer au blasé, car ce court récit est vraiment réussi.
Laurent Leleu