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Les critiques de Bifrost

Viande

Martin HARNIčEK, Benoît MEUNIER
MONTS METALLIFERES
150pp

Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122

Manger ou être mangé. C’est le mot d’ordre de la société décrite par Martin Harniček. Dans cette dystopie, les gens ne raisonnent qu’en fonction de la capacité qu’ils ont à pouvoir se procurer de la viande. Les plus aisés reçoivent des tickets, qu’ils peuvent ensuite échanger aux halles contre la précieuse fibre riche en protéines, dont la qualité dépend de la classe où on l’achète : en première, elle est bien fraîche, en deuxième elle reste consommable sans souci, en troisième elle est déjà avariée… Pourtant, certains, les plus pauvres, n’ont guère le choix. Et quand on n’a pas de ticket, on n’a d’autre solution que d’essayer d’en voler, les bouchers n’étant pas connus pour leur générosité. Mais pour qui vole des tickets, gare à ne pas se faire arrêter par les policiers : on est alors abattu séance tenante, et le cadavre finit... sur les étals de première classe.

C’est un monde terrible que nous décrit Harniček, un monde régi par des lois qui privent les hommes de toute liberté, qui les ravale peu à peu au rang de bêtes qui luttent pour survivre, de manière individualiste, un monde où la mainmise de la police s’accommode d’une pratique généralisée de la délation en vue de récupérer des tickets. Cette dystopie serait déjà bien noire en soi si elle ne se révélait pas être en outre une satire directe de la société dans laquelle vit Martin Harniček. Car ce dernier est tchèque, né en 1952 sous le régime communiste, et ce court roman (130 pages), écrit dans les années 70, n’a été publié qu’en 1981 au Canada ; l’auteur finira d’ailleurs par émigrer en Allemagne de l’Ouest en 1983. Autant dire qu’il faut bien y voir une critique au vitriol de la société de l’époque, où, le moyen d’achalandage de la viande mis à part, beaucoup des scènes décrites dans ce livre sont tirées de faits réels. Harniček était surveillé par le régime pour avoir signé la Charte 77, un appel dénonçant les exactions commises après le Printemps de Prague ; il était ainsi entré en dissidence, et les vicissitudes vécues par le narrateur de Viande tirent leur origine de sa propre existence. L’impression d’enfermement, de privation des libertés, est notamment rendue par une récurrence des mêmes motifs, ressassés encore et encore, de manière obsessionnelle, jusqu’à frôler l’indigestion. On ne sort pas indemne d’une telle lecture, étouffante à souhait ; et même si, dans les dernières pages, un vent de liberté semble s’offrir au narrateur, le constat final n’en sera que plus terrible : difficile de se défaire d’un conditionnement qui aura duré de longues années. Cauchemardesque et sans concession.

 

Bruno Para

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