Kaisu, doyenne de la siita du sorbier, organise sa dernière transhumance. L’année prochaine, ce sera son fils Piehtar qui prendra le relais. Il ne faut pas trainer car le printemps est en avance ; neige et glace fondent plus vite que d’habitude, rendant les chemins impraticables. Or, on ne déplace pas un troupeau de rennes sans un minimum de précautions. Notamment observer le comportement des vitaux, ces créatures éthérées comme sorties d’un film de Miyazaki invisibles à la majorité des humains. Sauf des nojds, capables de les percevoir et, ainsi, de mieux comprendre les évènements — et voir quand, décidément, quelque chose ne tourne pas rond. Et justement, déboule dans le campement sur le départ un Vårk, un de ces individus venus de l’autre côté des mers pour piller les ressources et, surtout, voler femmes, hommes et enfants afin de les réduire en esclavage. C’est précisément lors d’une de ces attaques que le mari de Kaisu est mort, qu’un de ses fils a perdu trois doigts, et que sa fille a été enlevée. Une arrivée de bien mauvaise augure…
Après La Brume l’emportera (critique in Bifrost n° 115), Stéphane Arnier se tourne vers les frimas du grand nord, une inspiration naturellement issue des terres finlandaises où il réside depuis plusieurs années. À ce titre, le lien entre le peuple inar, au cœur du roman, et les autochtones Samis, est transparent. Des terres boréales décidément inspirantes pour nos auteurs francophones, puisqu’Alexandre Desoutter a fait paraître en début d’année Thorvald au fil d’or (un premier roman, chez Argyll), qui s’intéresse au fait Viking au tournant du premier millénaire.
Vitaux tourne pour sa part entièrement autour de ses personnages, cette famille à un point charnière de son existence. Trois générations sont représentées, et les rapports entre chaque individu vont se tendre, se modifier lors de cette transhumance. Ce qui aurait dû être une transmission de savoir, de responsabilité, conformément à l’ordre des choses, se transforme en combat pour la survie, rendu plus aléatoire encore du fait de la présence des Vårks/Vikings. Le tout servi par un choix narratif audacieux, celui du récit choral : à chaque chapitre un nom différent, et donc un point de vue à l’avenant. Souvent sur le même évènement, d’ailleurs, car la focale de l’action ne s’intéresse qu’à la famille. Audacieux, on l’a dit, et pertinent in fine, tant ce parti pris renforce l’implication du lecteur. Et ce plus encore quand la narration se tend du fait de l’irruption des Vårks. Car, comme tous colons, ces derniers ravagent au mépris des conséquences, rongent les territoires qu’ils convoitent et ceux qui y vivent avec voracité. Triste constat qui n’est sans doute pas étranger au choix du titre du deuxième et ultime volet de ce diptyque annoncé pour octobre prochain : Voraces. Une proximité de sortie bienvenue, et une raison supplémentaire pour ne pas bouder son plaisir, chausser ses skis et suivre la trace de la siita du sorbier. Un beau voyage.
Raphaël Gaudin